Partager l'article ! la douleur et le spectre de la dispersion: (1) exil et traumatisme: (2) La douleur sur le ruban de Moebius du Moi douleur (3): chaos de ...
(2) La douleur sur le ruban de Moebius du Moi
douleur (3): chaos de la grotte, condensation du genou
la douleur (4): une limite instantanée du sujet non
tamponnée par la mémoire
douleur (5): du "musulman" au mystique (et bibliographie)
Aux patients qui m'ont ouvert les portes de leur intime, migrants rencontrés à l'OMI/ANAEM (Paris 2000-2006; Marseille 2006) et demandeurs d'asile reçus au centre de soins pour victimes de torture Parcours d'Exil à Paris (2008);
Aux équipes médico-psycho-sociales en charge des CADA de la grande région Sud-Est, rencontrées au cours de l'année 2006, qui m'ont fait partager leur mission, leurs interrogations et leurs souffrances dans l'accompagnement des demandeurs d'asile.
A S. M.
Quand quelqu'un vous dit "je sais": posez-lui une pierre sur la langue, tranchez-lui la gorge et interprétez la pierre rouge.
Breyten Breytenbach[1]
Il est remarquable que ce déplaisir de la douleur nous semble aller de soi.
Sigmund Freud[2]
TABLE
Interrogations 4
1. Le demandeur d'asile en figure du héros 5
1.1. Le technopolitique s'acharne à gommer l'altérité de ses sujets 5
1.2. Je suis au monde mais je ne suis pas de ce monde 8
1.3. Ici nous n'avons plus d'asiles... 12
Centrage 14
2. Trauma, traumatos, et mosaïque de sujet 15
2.1. Le trauma initial 15
2.2. Traumatisme 16
2.3. Le clivage, agression par l'objet 18
2.4. Un au-delà de la mélancolie 19
2.5. Demande d'asile et clivage 20
2.6. De la théorie de la séduction au DSM 22
2.7. Permettre la transition 25
3. Douleurs ? 30
3.1. Dictionnaire 30
3.2. Monothéismes versus "orientalisme" 32
3.3. Algologie 36
3.4. Approche psychanalytique 38
4. Progression parmi les cas 46
4.1. Chaos de la grotte versus condensation du genou 46
4.2. Canalisation de l'énergie douloureuse 48
4.3. Chronos et chtonos: la douleur qui fait s'enfuir, revenir, ou attendre 50
4.4. Kolossos: la douleur qui empêche la fuite du sujet 52
4.5. Douleur-invasion 55
4.6. La douleur des autres 57
4.7. Douleur de désubjectivation 60
4.8. La pensée directement douloureuse 60
5. Ouvertures 62
5.1. De l'inscription sur le corps à la reprise de la parole 62
5.2. Un mouvement entre un corps-condensation qui pense et une expansion-porosité soumise au percept 67
5.3. L'hypothèse synesthésique, la condensation, et le "mystérieux saut" 71
5.4. Mouvement douloureux et limite du sujet 77
5.5. Empathie, traumatisme secondaire, et hallucination négative de la douleur 84
5.6. Mort et clivage: du "musulman" au mystique 90
L'exilé, figure de la mélancolie 96
Bibliographie 98
Interrogations
Paradoxe de la place de la douleur dans le syndrome post- traumatique
Dans l'abord clinique du patient atteint de syndrome post-traumatique c'est la douleur qui prévaut, qu'elle soit souffrance physique ou psychique: elle est la demande qu'il faut gérer, prégnante lors de l'entretien. Or c'est aussi une dimension qui est peu théorisée dans les approches du "PTSD[3]"; les mots "pain" ou "suffering" n'apparaissent même pas dans la définition DSM-IV[4]. Interrogations sur cette "négativation" .
La douleur peut-elle nous aider à penser l'exilé au-delà de sa dimension réductrice de victime ?
Le traumatisme n'est pas spécifique, il est constitutif de l'exil, majoré par la torture, le demandeur d'asile qui a subi des sévices n'est réduit au statut de victime que par un nouveau clivage administratif. Une approche non misérabiliste de l'exil se développe, la vie d'exilé n'est que la continuation de la guerre sous une forme apparemment plus douce[5]: dans ce combat qui se poursuit, la douleur pourrait être un acteur de premier plan, si, dépliée par le patient avec l'aide de son thérapeute, elle permet de "désassigner" celui-là d'une position subjective imposée[6].
Contagiosité de l'étrange étrangeté
Une radiation étrange, fascinante et douloureuse émane de l'entretien avec le traumatisé. Bascule-t-on dans un au-delà de la communication ? Est-ce que la sorcière s'en mêle ? Comment théoriser ce malaise ?
1. Le demandeur d'asile en figure du héros
1.1. Alors que la raison réhabilite le migrant, le technopolitique, direction sociale, s'acharne à gommer l'altérité de ses sujets: l'étranger mis hors sujet
Au rythme des croissances ou des récessions, les états-nations s'ouvrent ou se ferment, Homo migrans est devenu suspect, les politiques se prennent à leur propre piège du discours sécuritaire, et l'opinion est éduquée à une vision négative de l'immigration, alors même que les données économiques, démographiques et culturelles montrent la nécessité et le bien-fondé de l'immigration pour les pays "du Nord". On migre au risque de quitter ce que l'on a et un peu ce que l'on est, pour devenir l'autre, l'étranger, le suspect aux yeux de ceux qui se sont installés avant nous. Polémique sur la peur. Visions voilées sur le non-Européen. L'immigré est en train de devenir l'avant-garde d'une culture incompatible, l'ennemi qui justifie tous les replis, dans un climat de "terrorisme international" que l'on nous assène. L'autre en compétiteur illégitime. On pense l'immigré aujourd'hui comme, avant Michel Foucault, on pensait l'aliéné: une situation "amorale" dont il fallait préserver la société et sa cohérence. Une modification dans notre vision de la folie a ouvert la voie à d'autres figures de l'altérité, celles des cultures[7]. Déplacement de frontières depuis la maladie, l'écart psychique, jusqu'aux dérives sociale, culturelle et économique: le délinquant, l'étranger et le pauvre en déviants, en nouvelles figures de l'altérité. Mais un impératif du système est bien de protéger ses marges du regard qui pourrait interpeller le sujet, voire l'amener à penser: murs des asiles d'hier, barbelés des centres de rétention d'aujourd'hui. The Wall[8]. Aujourd'hui l'interdit de l'étrange s'est reporté sur l'étranger, interface du lieu que l'on désire et du lieu que l'on pratique. Présomption d'illégitimité. Une communauté porte ce jugement, partage cette croyance et cette nouvelle responsabilité. La discrimination en génocide organisé de l'autre qui est en nous. Et la création de figures acceptables que le système peut "gérer" en interne: le malade devient victime indemnisable, le réfugié sera toléré sous couvert d'intégrer les items du "syndrome post-traumatique", nouvel "état" (ou étiquette) qui remplacera son récit d'un ailleurs et d'un propre.
"On ne migre pas par plaisir mais par survie" concèdent sympathiquement les plus éclairés, daignant accueillir la souffrance du monde en leur digne citadelle: "vous avez souffert dehors, et on va panser vos plaies car vous le méritez". Habillage moral du néocolonialisme. Pour F. Adelkhah et J.-F. Bayart, cette image misérabiliste accolée aux migrants est décalée et sociologiquement inexacte[9]: en effet le voyage est souvent vécu comme un style de vie picaresque ou épique, même lorsqu'il répond à des contraintes économiques ou politiques. Les migrants sont moins des victimes que des héros, et dans leur dispersion ils constituent un peuple qui se pense élu. Mais nous y revoilà déjà... la crainte et le rejet d'un peuple qui se pense élu... quelque chose dans l'inconscient collectif qui rode, mord, effraie. Ces migrants se croient légitimes ? Quelque chose qui voudrait refuser les frontières de la richesse ? Et quelque chose qui revient par l'intérieur même. Qui valide un ministère de l'identité nationale aux relents de Maréchal. Il y a, oui, un calcul intelligent de la migration. Il y a un gain estimable. Mais partir n'est pas donné à tout le monde. Et le migrant est une réalité sociale, un acteur à part entière du travail et du commerce internationaux, avant que d'être misérable. Les territoires circulatoires ont des dimensions historiques, l'énergie y circule et n'est pas du registre de la frontière, anachronisme anxiolytique, ni de celui du lien héréditaire: si le racisme est, selon E. Glissant, la peur du métissage plus que celle de la race, sans doute l'exil est-il bien un métissage épigénétique. Les pratiques migratoires ne marquent certes pas la fin des territoires, mais leur recomposition sur un mode circulaire et non plus statique. Les villes deviennent des synergies culturelles et des tremplins permettant d'autres déplacements, et non plus des sièges de départements d'états. Les migrations sont dotées d'une autonomie sociale qui échappe aux illusions politiques cherchant à les contenir[10]. Quelques 175 millions de héros en lutte contre le système d'homogénéisation.
L'immigré comme figure sociale de la communication, proposaient déjà M. de Certeau et L. Giard dans un rapport pour le ministère de la communication en 1983: l'immigré, celui qui a affronté avec succès l'épreuve du changement imposé et du voyage obligatoire, héros anonyme caché dans la foule, en part de notre propre destin qui nous conduira à quitter la sécurité de nos traditions; une relation logique et nécessaire dans la vie d'une société entre le rapport qu'elle entretient avec l'"étranger" du dedans et le rapport avec l'"étranger du dehors"; un frein apporté par les minorités à la tentative d'atomisation des citoyens devant les administrations d'Etat; mais aussi une relation à laquelle s'oppose ce noyau dur de vieilles rancoeurs et de préjugés tenaces qui fait de l'étranger un visiteur indésirable et menaçant. L'anthropologie culturelle (comme plus tard le fera l'ethnopsychiatrie) introduit la notion de différence entre groupes, de vide de l'entre-deux groupes, et donc de la nécessité d'opter... pour une identité, base de la doctrine de l'intégration[11] ! Cette intégration qu'il faut maintenant afficher, valider par un examen, examen d'effaçage plus que de passage, car seule la dissolution de la culture d'origine dans la trame de celle des autres pourrait venir suppléer le défaut d'attachement génétique à la nation d'accueil.
Le voyage ne serait plus que perte en attendant un port... Or le concept d'"identité"(...) suppose qu'un groupe (ou un individu) peut être assimilé à un objet représentable et que, de ce fait, il devient pour lui-même et pour les autres un objet de connaissance. A prendre ce concept à la lettre, on pourrait plutôt y reconnaître la définition de l'aliénation, puisqu'on élimine ainsi d'un groupe (ou d'un individu) ses jeux dans une pluralité de réseaux et le fait qu'il soit sujet de son histoire dans une réciprocité de relations déterminantes. (...) Une société hyper-individualisée compense ainsi l'effacement progressif de ses hiérarchies symboliques internes par une stigmatisation accrue de l'étranger, (...) figure antinomyque à une foule de plus en plus dépourvue de représentations propres[12].
1.2. Je suis au monde, mais je ne suis pas de ce monde
L'exil est un phénomène actif, il est plus qu'un départ, et même plus qu'un départ sans retour; l'exil est décidé. Il y a bien un désir d'exil, une impulsion, et donc un conflit migratoire: l'exil est événement[13]. Chaque émigrant porte en lui le désir d'une blessure[14]. Parfois l'exilé jette au moment de partir un objet sur le sol de son pays, une part de soi-même est délibérément abandonnée[15], il y a expulsion d'une part de son noyau intime, et de son origine:
Je vais m'exiler de cette terre avec ma famille. J'expulserai de mon coeur la nostalgie du pays.
Salif Barakat[16]
Mais de quelle nature est donc notre "patrie" ? La maladie du retour est première. Des mercenaires suisses du dix-septième siècle, et pour lequel le terme nostalgia a été forgé par Hofer pour décrire cette langueur qui les faisait se laisser mourir dans le regret de leurs alpages[17], jusqu'au décès sans cause organique, par "choc culturel", des boat-people relogés à New-York dans les années 1970, la nostalgie, maladie mortelle qu'un homme éprouve vis-à-vis de sa patrie dans laquelle il ne peut pas retourner, selon Jankelevich, n'est peut-être que la partie visible d'une nostalgie bien plus vaste qui serait liée à la condition humaine, au deuil d'un fragment de sa passéité, la douleur étant alimentée non pas tant par le souvenir lui-même que par la "passéité en soi"[18], qui figée par l'exil, devient passé et ne nous nourrit plus, ne nous relie plus, ne nous relit plus. Pur et simple fait d'être passé, l'irréversible par excellence, comme si l'homme était à tout jamais l'apatride d'un lieu qui n'existe pas sur les cartes et qu'il tenterait de retrouver[19], ce lieu d'où viendrait l'âme selon Platon, substance étrangère au corps, qu'elle vient habiter, qui est d'une autre nature. Ce même rapport est décrit dans les traditions monothéistes, l'âme est emprisonnée dans le corps, y est par obligation, mais seulement jusqu'à la mort, ce véritable retour d'exil: le désir d'exil est intrinsèque à la vie[20]. La tradition gnostique définit au mieux cet écart: Je suis au monde, mais je ne suis pas du monde[21], parfaite image de l'errance psychique, complétée par l'étymologie du mot exil: "je suis ici (notion d'espace de présence) mais je ne suis pas là (dans le lieu, celui de la filiation)[22]". Homme-migrant, par définition. Un des "éons" des gnostiques porte pour nom "Exil, Séjour, Transmigration", évocation de la brève incursion de la sagesse dans le monde inférieur, demeure des âmes désincarnées après la mort, et qui pourront échapper à la réincarnation si elles découvrent la vérité. L'existence est donc l'exil, et ce par la mise au monde, selon Heidegger, et l'homme est d'emblée autre chose qu'homme, autre chose que lui-même, son essence est d'être toujours déjà hors de lui-même, dans l'autre, dans l'être (le monde). L'homme n'est pas, il ex-iste, exister c'est être hors de soi. "Le moi est un retour du sujet vers lui-même qui renforce une situation déjà existante"[23], le moi se construit à partir d'un mouvement, la psyché chez Aristote est une image dynamique du corps, en rapport d'étrangeté à son corps. L'homme est originellement voué aux autres, il est les autres avant d'être soi-même : c'est l'"être-avec", le Mitsein d'Heidegger. Etre au monde c'est être à autrui. L'altérité est essentielle au Dasein[24].
Chez Lévinas, cette réflexion sur l'exil présuppose qu'il existe un en-deçà de l'humain, véritable exil intérieur qui correspond à ce que la tradition nomme barbarie. Véritable parallèle avec la vie de l'auteur, figure du juif errant, d'une diaspora exposée à la barbarie de l'extérieur, voyage non initiatique car sans retour en son lieu, voyage sans savoir où, mais voué à la rencontre de l'Autre. Lévinas, dans les temps de la Shoah, s'est senti exilé de sa condition d'homme. Accueillir autrui c'est reconnaître son étrangeté, abîme d'opacité et de possibilité déconcertantes (...) Prendre conscience de la réalité d'autrui, c'est appréhender corporellement une énigme[25]. Se produit alors un décentrement du sujet par rapport à lui-même dans son face-à-face avec l'autre. Fuir 1'être en tant qu'être et se laisser déstabiliser par l'infini de l'existence des autres. Combattre son être propre pour communier avec l'être de l'autre. Lévinas, penseur de l'exil intérieur, penseur de l'inhumain en nous par défaut de l'autre.
Où on rencontre Freud sur la source de la résistance à l'autre: le narcissisme. Pour Freud, le Moi est défini par l'étranger, il est l'étranger dans sa demeure, il est bannissement d'une partie de la vie psychique. Question d'immunité, dira Dérida, de constitution du propre. Le familier et l’intime côtoient ce qui est étranger, étrange. Ce sentiment d'inquiétante étrangeté (de l'intraduisible Unheimlich, "non-chez soi")[26] est générateur d'angoisse pour le sujet, mais également pour la collectivité. Il est cette variété particulière de l'effrayant qui renvoie au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier, par le retour du refoulé, l'irruption de l'autre là où on ne l'attend pas. Cet inconnu inquiète, terrifie, tout autant qu'il attire, aimante. Cet étranger perçu comme un hôte-parasite ramènerait en fait avec lui, selon Freud, tout ce qui touche au défunt et à la mort, et apparaîtrait donc comme le spectre de notre époque, comme une figure qui rôde et inquiète: le spectre hante un lieu qui existe sans lui; il revient là où on l'a exclu[27]. Et c'est bien ce que ne peut tolérer la dérive biopolitique étatique, bien prête à considérer le racisme comme une condition d'acceptabilité de la mise à mort dans la société de normalisation[28], dans une survivance de l'"état-patrie" au sein de l"état-garantie". Retour de la mort, des morts, depuis l'aube des temps, cette évidence qu'aucun homme ne se résout à tenir pour évidente, peur primitive, et deuil réactivé exponentiellement par nos génocides du vingtième siècle...
Des hommes se font tuer, des peuples poursuivis, traqués, meurtris, de pays en pays, l'appel du sang a résonné dans les bouches et s'écoule sur l'étendue de terre clôturée de cadavres dans les artères des survivants.
A. Bougé[29]
Atavisme ou religion, c'est le deuil des ancêtres qui attache à la terre. Ce qui en expulse, peut-être est-ce le deuil à venir, prévisible ou symbolique, de ses propres descendants, comme dans La complainte du sentier[30], où le père de famille, qui jusque là et malgré l'hostilité de son environnement se refusait à émigrer, déclare apprenant le décès de sa fille: "maintenant je ne suis plus obligé de rester ici", pour un culte inutile. Peut-être, alors, l'exil est-il anticipation de la trop intense douleur à venir plutôt qu'échappatoire à la douleur présente. Une douleur telle, cette mort de l'enfant, que d'ailleurs il n'y a pas de mot pour désigner une femme qui perd son enfant. Orpheline, pour celle qui perdait ses parents. Mais dans l'autre sens, le terme n'existait pas[31]. L'exil pourrait être quelque part entre parricide et infanticide. Mais cette séparation du lignage n'est elle pas du registre de l'"impossible"[32], ou tout au moins de l'insuffisant, le don ou l'abandon ne touchant-t-il que des couches encore trop externes, et le corps, toujours inscrit en partie dans les signifiants de son origine, ne devra-t-il pas reparler, reformer un nécessaire refuge ?
1.3. Ici nous n'avons plus d'asiles
Entre la victime (morte à son héroïsme ici) et le martyr (qui serait mort là-bas), il y a le héros. Le demandeur d'asile s'en réclame. L'exilé qui s'était révolté devient pour nous victime, mais une victime non légitimée par notre guerre. L'immigré est devenu l'étranger, l'étranger le "terroriste", c'est-à-dire celui qui résiste à la technosociété. Dangereusement survivant. Danger du rescapé, de celui qui est sorti du camp. Car le génocide fonctionne toujours. On ne s'en sort pas comme ça, de notre condition de génocideur. Terrible présence du génocide juif, non pas premier, certes, mais d'ampleur inégalée, de calcul inégalé, de technique inégalée, de préméditation institutionnalisée. Principe eugénique total de l'idéologie nazie. Industrie de la purification raciale et médicale. Solution finale pour tous les déviants: le totalitarisme nazi en paradigme du technopolitique. Et nous en sommes, de cette organisation totalitaire. Nous appartenons, nous Européens, à la famille des génocideurs. Dans les années 1930 et 1940, nous avons exterminé l'étranger en nous. Auschwitz c'est énorme, et c'est norme.
Nous sommes de la race de ceux qui sont brûlés dans les crématoires et des gazés de Maïdanek, nous sommes aussi de la race des nazis. Fonction égalitaire des crématoires de Büchenwald, de la faim, des fosses communes de Bergen-Belsen, dans ces fosses nous avons notre part, ces squelettes si extraordinairement identiques, ce sont ceux d'une famille européenne. (...) La seule réponse à ce crime est d'en faire un crime de tous[33].
Marguerite Duras
Faire son deuil c'est accepter que l'autre revienne, c'est l'intégrer en nous, dans notre altérité constitutive. Aujourd'hui ce deuil est impossible: la société technopolitique uniformatrice instaure comme une lobectomie d'une instance constitutive de notre existence, comme une paralysie par déni imposé de l'Ancêtre. Elle veut prendre en charge le risque collectif au prix de la liberté individuelle, et l'altérité, passé et surtout devenir, et donc risque par excellence, ne rentre plus dans le programme. Une exérèse de notre noyau d'altérité - qui nous préservait du système uniformisant et nous protégeait de notre propre clonage - confisque tout jeu de notre Moi profond. Le technopolitique veut des clients dociles et apaisés, altérectomisés. L'étranger devient hors-sujet. D'un point de vue juridique[34], mais aussi psychique, lutter contre l'immigration, c'est une suspension de fait de l'habeas corpus. Quand il n'y a plus personne à l'intérieur, mais une hallucination négative de notre moi-autre, alors on érige des murs contre l'invasion du vide.
Every heart, every heart to love will come
But like a refugee[35]
Leonard Cohen
Ici nous n'avons plus d'asiles...seulement des camps, et bien ancrés en nous encore. Jorge Semprun se demandait si, une fois sorti physiquement du camp, on était vraiment "dehors"[36], mais c'est peut-être le camp qui ne peut pas sortir de notre inconscient. Comme l'exilé laisse toujours un morceau de lui ailleurs, le citoyen d'un état qui rouvre des camps y laisse enfermer un morceau de lui même. De l'asile au camp, de l'hospitalité à la frontière, de l'altérité à cette peau interne en PVC, technopolitiquement attrayante, autonettoyante, qui coagule la pensée. Tranquillement. Jusqu'à l'insupportable de l'identité... L'identité rend hommage à un ordre. Penser, au contraire, c'est passer, c'est interroger cet ordre[37]. Redifférencier un noyau d'altérité, ou bien se laisser rééduquer à la norme marchande. Le défi de l'étranger n'est pas le "problème" qu'on nous assène.
Centrage
Ce travail est construit essentiellement autour de patients ayant vécu une bascule violente dans l'exil (menaces politiques, torture, mariages forcés), la majorité des témoignages ayant pour cadre un centre de soins médico-psychologiques pour victimes de torture. "Qu'est-ce-que je peux faire pour vous aider?" est la première et la seule question posée aux patients. Les récits sont ceux de personnes originaires d'Afrique de l'Ouest à 75%, dont de nombreux étudiants en révolte contre leur régime politique. Les motivations religieuses (la plupart des patients sont de confession musulmane) sont le plus souvent absentes, sauf chez les patients originaires d'Afrique centrale, région de conflits politico-ethniques, où les communautés évangéliques apparaissent souvent impliquées dans les vécus. Bien que la solidarité avec les familles soit prégnante, la chape de la tradition est souvent contestée par ces patients souvent jeunes[38]. Quelques personnes sont originaires du Moyen-Orient, d'Asie centrale, d'Asie du Sud.
Survivants uniquement. Biais énorme. On ne sait rien sur la douleur des naufragés. L'histoire des Lager a été écrite presque exclusivement par ceux qui n'en ont pas sondé le fond[39]. Assassinés. Non clivés ? Résignés ? Suicidés ? Les plus révoltés ?
suite: (2) La douleur sur le ruban de Moebius du Moi
[2]S. Freud (1915), Deuil et mélancolie, in Mépapsychologie, Paris: Gallimard, 1968
[3]PTSD: Syndrome Post-Traumatique
[4] DSM-IV (Diagnostic and Statistical Manual - Revision 4), outil de classification élaboré depuis une trentaine d'années aux États-Unis pour définir les troubles mentaux. Son approche est contestée par les psychiatres et psychologues adeptes d'une psychopathologie raisonnée.
[5]D. Albahari, Hitler à Chicago, Paris: Les Allusifs, 2008
[6]D. Fassin et R. Rechtman, L'empire du traumatisme, Enquête sur la condition de victime, Paris: Flammarion, 2007
[7]F. Benslama, s éminaire de recherche doctorale médecine et psychanalyse, université Paris 7, 2008.
[8]The Wall, A. Parker / Pink Floyds, 1982
[9]F. Adelkhah et J.-F. Bayart (sous la direction de), Voyages du développement. Emigration, 2commerce, exil, Paris: Karthala, 2008
[10]F. Adelkhah et J.-F. Bayart (sous la direction de), Voyages du développement, ibid.
[11]M. de Certeau et L. Giard, L'ordinaire de la communication, in La prise de parole, M. de Certeau, Paris: Seuil, 1994
[12]M. de Certeau et L. Giard, L'ordinaire de la communication, ibid.
[13]F. Benslama, Clinique de l'exil, conférence de mastère médecine et psychanalyse, Paris VII, 2008.
[14]C. McCann, écrivain irlandais interviewé dans Libération, 10/11 mai 2008
[15]F. Benslama, séminaire Frontières de l'altérité, Ecole de recherches doctorales médecine et psychanalyse, Université Paris VII, 2008
[16]S. Barakat, Les grottes de Haydrahodahus, Paris: Actes Sud, 2008
[17]P. Quignard, Abîmes, Paris: Grasset: 2002
[18]V. Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1993
[19]V. Jankelevitch, L'irréversible et la nostalgie, ibid.
[20]F. Benslama, Clinique de l'Exil, cours de Mastere Recherche Médecine et Psychanalyse, Université Paris VII, 2007-2008
[21]Ecrits gnostiques: la bibliothèque de Nag Hammadi, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007
[22]F. Benslama, Clinique de l'Exil, op. cit.
[23]M. A. Ouaknin, C'est pour celà qu'on aime les libellules, Calmann-Lévy, 1998
[24]M. Heidegger, L'Etre et le temps, 1927
[25]E. Levinas, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, 1949
[26] S. Freud (1919), L’inquiétante étrangeté, in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, Folio- Essais, Paris, 1987
[27] J. Dérida, Question d’étranger venu de l’étranger, in J. Dérida et A. Dufourmontelle, De l'hospitalité, Paris, Calmann-Levy, 1997
[28] M. Foucault, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, Année 1975-76, Hautes-Etudes, Gallimard, Seuil, Paris, 1997
[29]A. Boug é, Le détournement, Revue Nioques, n° 3, Editions le mot et le reste, Marseille, 2008[30]S. Ray (réalisateur), La complainte du sentier, 1955
[31]T. de Rosnay, La mémoire des murs, Paris: Plon, 2008
[32]I. Diamantis, Les phobies ou l'impossible séparation, Paris: Flammarion, 2005
[33]M. Duras, La douleur, Paris: POL éditeur, 1985
[34]F. Adelkhah et J.F. Bayart (sous la direction de ), Voyages du développement, op. cit.
[35]L. Cohen, Anthem, Album The Future, Columbia, 1992
[36]J. Semprun, Le mort qu'il faut, Gallimard, 2002
[37]M. de Certeau, L'écriture de l'histoire, Paris: Gallimard, 1975
[38] D'une certaine façon, un profil proche de celui de l'immigration politique de jeunes Sénégalais dans les années 1970.
[39]P. Levi, Les naufragés et les rescapés, Paris: Gallimard, 1989