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Exil et traumatisme  

La douleur comme processus de sauvegarde  du sujet


la douleur et le spectre de la dispersion: (1) exil et traumatisme
(2) La douleur sur le ruban de Moebius du Moi
douleur (3): chaos de la grotte, condensation du genou
douleur (5): du "musulman" au mystique   (et bibliographie)






5.

 

Torture, viol: le corps inscrit par l'autre, et le corps mis à nu, des tuniques  dont on se dépouille, peau et organes sensoriels ont chuté, le sujet  intersecte le chaos, intercepte toutes les perceptions, déréalisation. Comme dans le rêve, on est là sans être là, on voit son corps, on est hors-limite: une peau-enveloppe instable, modèle de l'hypocondrie. Régression narcissique à un organe sensoriel non clivé: vers la synesthésie, outil de condensation-déplacement dans l'organe douloureux, outil de mémoire du traumatisé. 

 

 

5.1. De l'inscription sur le corps à la reprise de la parole

 

L'écriture sur le corps

Le corps symbolique est une jouissance pacifiée par le langage, qui tue la matérialité des mots et permet au symbolique d'habiter le corps; dans l'écriture sur le corps une partie du sujet est habitée par l'autre, le bourreau, et devient non nommée, transparente, ouverte; cette écriture crée une même chaîne signifiante entre le bourreau et la victime, et il y a confusion des places de temps de vie et de mort.  Il y a une dimension persécutive de la jouissance, qui est marque sur le corps, assujettissement aux signifiants. La fonction de la blessure est de marquer[1]. Le traumatisé a été violenté initialement par le langage de l'autre, la forclusion est secondaire à la violence du langage, le clivage est fuite de signifiant d'une partie du corps. Le Président Schreber est nommé "pourriture" ("luder") dans son délire, par le Dieu qu'il contemple, parole qui le frappe de nullité. La victoire de la torture, c'est d'effacer la mémoire de tout autre nom que luder, document corrompu du sujet, dire de sa non-identité. Cette nomination rend possible, pour Schreber, la vérité de tout le reste, la prolifération de ses discours, la métamorphose de son corps. Le sujet torturé est ainsi placé devant une faille intime, on ne lui demande pas de déclarer vrai ce qu'il tient pour faux, mais d'être ce qu'il doit être pour que l'institution soit: cette déchirure constitutive décrite par Freud, et qui va être augmentée par chaque traumatisme. Le "dehors", l'exclus, l'étranger entre dans l'espace maîtrisable du "dedans", de l'identité, du lieu organisé, avouant ou plutôt converti à la pourriture et  l'étrangeté de son propre, le corps demeure cadavre, une réalité sans racine s'impose: douleur[2].

 

 

Le corps en mémoire-refuge, la douleur physique en substitut de parole

 

Mais enfin, qu'est-ce donc qui se transforme en douleur physique ? Avec prudence on répondra: quelque chose qui aurait pu et qui aurait dû donner naissance à une douleur morale[3].

 

 

Il faut prendre la mesure du conflit existentiel chez ces preneurs de parole, qui l'ont exercée dans des dimensions parfois révolutionnaires[4], qui se sont vus réduits au silence par la torture, et à qui l'on demande maintenant un récit de vie, vite accaparé à nouveau par les soignants et les juges, récit qui décidera de leur droit à survivre en France ou de l'expulsion au pays de leurs bourreaux... Quelle crédit peuvent ils encore donner à leur parole, qui s'est brisée face à la violence, qui a été emmurée et qui, déformée ou empêchée, devient épée de Damoclès ? A cette parole abolie qui revient sous forme quasi-hallucinatoire ? Le corps et ses cicatrices semblent bien plus fiables pour témoigner. Et si les cicatrices se sont effacées ou sont absentes (les bourreaux modernes savent maintenant faire souffrir sans écrire leur forfait sur le corps) la douleur en prendra la place. La douleur en assujettissement aux signifiants de l'autre, la douleur en désir de l'autre[5], mouvement inverse de son propre désir. Et soumis à nouveau à la question, sommés de donner des preuves, le corps douloureux devient le meilleur allié du réfugié sans autre refuge, le corps qui fait mal devient nécessaire à la survie, seul moyen de jouir juridiquement de son corps. Le corps amortit les perceptions, donc, élabore ses propres représentations, mais relaye aussi une mémoire psychique défaillante. A l'image de Joë Bousquet, écrivain paraplégique depuis une blessure sur le front en 1914-18, qui mobilisait passivement ses jambes pour réactiver un souvenir quand il était en présence d'une "pensée blanche"[6], la victime de torture mobilise son corps en une mémoire-tampon alternative, la seule apte à retenir, et à faire revenir, mémoire-douleur qui diminue l'étrangéité de son propre corps. Penser corporel et mémoire somatique, au risque d'une sclérose cicatricielle de cette mémoire, de l'enkystement d'une mémoire devenue morte, on est bien dans le refuge, comme en témoigne ce patient cité par E. Pestre, couvert de cicatrices, et qui à l'évocation d'une psychothérapie s'écrie: "Non ! Car si on les rouvre, ça peut faire trop mal !". Tout, plutôt qu'à nouveau la désubjectivation  angoissante par l'agitation incontrôlé de pensées qui ignorent le corps. Le trauma, et plus encore la torture, sont à l'interface soma et psyché: la cicatrice pérennise la douleur infligée et la douleur projetée, l'organe de la douleur est à la fois réel et symbolique.  Dans la dissociation du PTSD, on est dans un état de "dépossession" du corps, aux antipodes de cet état rassurant mais profondément peu satisfaisant qui s'appelle "être en possession de tous ses esprits"[7]; reposséder son corps, en jouir donc au sens juridique, passera par la sensation douloureuse des surfaces ou des jointures du corps. Confiscation de la parole, syndromes de répétition: il faut un transformateur à la reprise de la parole, un condensateur somato-psychique. A déplier lors de l'entretien qui doit recevoir le commencement de la question, son fondement, et ses résistances.

 

Douleur morale extrême de ce patient border-line[8] répétant "je ne veux pas en parler, je ne veux pas en parler". On préférerait qu'il aie un peu mal dans le dos... Quoi de plus douloureux que de dire: "je ne peux pas parler" ? La prise de parole consiste à dire: "je ne suis pas une chose", "j'existe". Celui qui se met à parler nie les normes au nom desquelles on prétendait le censurer[9]. La reprise de la parole, par le groupe social comme par le traumatisé, voie de la catharsis, de partout, sortaient les trésors, endormis ou tacites, d'expériences jamais dites, "dégoupillage de la parole", dans l'explosion de pleurs de l'abréaction.

 

 

 

Une "typologie" des organes douloureux ?

Regardez, je peux vous montrer, et puis encore là,... Les principaux organes douloureux sont, chez les patients traumatisés rencontrés, la tête, la peau, les articulations, les orifices. On retrouve fréquemment les associations suivantes entre localisations et sévices subits:

1. enfermement/venir me chercher à répétition ("la grotte"), et les douleurs des cavités: la boîte crânienne traversée, frappée;

2. coups répétés, viols, témoins de violences aux proches, et douleurs des articulations: les jointures bloquées, gonflées (les blessures au plus intime se fixent et se masquent);

3. blessures infligées, coupures, brûlures et douleur des surfaces: une surface devenue mouvante (des cicatrices qui apparaissent/disparaissent, la peur de la réouverture, des démangeaisons qui tapissent le corps); ou une surface abolie ( la perte des empreintes);

4. les viols, et le sexe symboliquement fermé (dyspareunie[10]) ou au contraire siège d'un écoulement (infection, éruption, ou sang).

 

 

Le dépistage des syndromes post-traumatiques

Le repérage des troubles psychologiques est embryonnaire dans les anciens foyers pour travailleurs migrants célibataires, renommés en Centres d'Accueil pour Demandeurs d'Asile (CADA). Inadaptation à la vie en famille,  difficultés d'acculturation et  stress de l'attente de la décision administrative peuvent entraîner la décompensation de pathologies préexistantes. Les équipes sociales y sont elle-mêmes sous la pression gouvernementale exigeant un traitement rapide du dossier de demande d'asile. Il faut, vite, prouver que l'on est victime. Le « récit de vie » y devient une formalité administrative obligée. La demande spontanée de soutien psychologique des familles est extrêmement faible (déni, crainte de l'institution psychiatrique, approche religieuse des problèmes de santé mentale, etc...), alors qu'à l'évidence la souffrance psychologique est prégnante;  des décompensations sur le mode aigu (tentatives de suicide) sont à craindre. Dans ce contexte, le repérage des douleurs-verrouillage, des douleurs sutures provisoire d'un sujet disloqué, a une forte sensibilité épidémiologique, et, associé à la spécificité des cauchemars, donne un outil de dépistage à forte valeur prédictive positive du PTSD. La douleur a une absence de spécificité uniquement si on ne la déplie pas: Freud dit peu à peu se servir de l'éveil de cette douleur comme d'une boussole[11].

 

 

Chimiothérapie: être antalgique ?

Quel respect de ces nouages ? L'indispensable administration d'antalgiques est-elle une réponse à une lecture purement post-traumatique de la douleur ? Risque-t-elle de favoriser une éventuelle bascule dans une déréalisation qui sera hors d'atteinte, sans condensation possible ? Une mise à l'écart de soi ? Comme dans cette observation citée par M. T. Berlinck[12]: Un jeune garçon pendant une séance, après avoir pris huit pilules d'Optalidon: "Je me sens comme Superman ! Je ne sens plus de douleur ! Je peux voler !" Pendant quelques temps, il s'imaginait comme un être d'une autre planète et il était libre de ce qui l'attachait à l'espèce: la catastrophe et sa douleur. Peu lui importait de saigner sur le devant de la jambe, où il avait été blessé peu avant". Dans le syndrome post-traumatique, "l'autre planète" est imposée et douloureuse, car elle est traversée par l'autre, le bourreau, le Moi culpabilisé: le "trip" est celui d'un autre, inquiétant...  Un patient expliquera bien l'effet des traitements psychotropes quelques semaines après leur initiation: "Il y a des effets la nuit, je sens comme quelque chose qui se détache de moi, avant je ne comprenais pas la peur, les cauchemars, etc...". Un autre: "J'ai encore des cauchemars mais cette nuit j'ai aussi fait un rêve normal". Sortie de la grotte. Passer du cauchemar au rêve est début de suture du traumatisme, sortie de la simultanéité contradictoire, du brouillage des frontières qui remet en question toute tentative de distinction sujet / objet, cette "ombre du sujet tombée sur le moi"[13]. Il faut faire la traversée hallucinatoire de l'introjection traumatique, et pas de l'objet perdu comme dans le deuil "simple", là est le clivage[14]. Relance pulsionnelle, la traversée fantasmatique était en marche chez ce patient, aidée sans doute par un peu de chimie...  

 

Ferenczi ne simplifie pas forcément le débat: Si on réussit à concentrer toute l'attention sur le processus subjectif pendant le déroulement des affects, alors le versant objectif du système de perception est complètement vide, non investi. Une grande douleur a, dans ce sens, un effet anesthésique (...) Les processus liés aux objets sont-ils susceptibles d'être ranimés ? Dans la répétition, le traumatisme sera-t-il disponible comme événement vécu ou bien comme souvenir ? (...) Il ne faut pas s'en laisser imposer par la souffrance, c'est-à-dire ne pas interrompre prématurément la souffrance[15].

 

Dans le mouvement inverse à l'écriture sur le corps, thérapeutique, la douleur tiendra sa place, et "la parole ne pourra prétendre à développer tout le complexe de l'individu"[16]. Une fois libéré de ce mauvais voyage, dans un second temps, un travail psychanalytique pourrait assurer la décharge de la tension pulsionnelle, et la prévention de la fixation de l'énergie douloureuse résiduelle.

 

 

 

5.2. Un mouvement entre un corps-condensation qui pense et une expansion-porosité soumise au percept

 

Nous demandons seulement un peu d'ordre pour nous protéger du chaos. Rien n'est plus douloureux, plus angoissant qu'une pensée qui s'échappe à elle-même, des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées, déjà rongées par l'oubli ou précipitées dans d'autres que nous ne maîtrisons pas davantage[17].

 

Ferenczi proposait que, quand les organes nerveux et psychiques sont détruits avec violence, des forces psychiques très primitives s'éveillent, et ce sont elles qui tentent de maîtriser la situation perturbée. Dans les moments où le système psychique fait défaut, c'est l'organisme qui commence à penser[18]. Des fragments du désastre vécu s'expriment dans les plaintes physiques. Mais, au contact des patients les plus "fragmentés", on peut se demander s'il y-a là pensée, ou simplement jaillissement  au travers d'un appareil psychique défaillant, de vecteurs percepts-affects, de flèches, affects pointes, assaillants, traversants, dans un vacarme angoissant, des affects totalement mobiles et autonomes ? Un clivage à un niveau micropsychique, infrapulsionnel, des vecteurs élémentaires d'affect non hiérarchisés, libérés des interdits de la logique qui habituellement les organise, les polarise. Et la douleur pure dans ces percepts qui envahissent les concepts non topologisés par l'appareil psychique sidéré, ces percepts non tamponnés par les représentations à l'état de veille, comme dans le sommeil: une douleur à l'état pur, que ne tempèrent ni le sentiment de la réalité ni l'intrusion de circonstances extérieures, nous dit P. Lévi à propos de son cauchemar répétitif alors qu'il était dans les camps[19], une douleur que personne ne peut écouter. La scène traumatique qui se répète chaque nuit, l'organe occupe la place d'un rêve, dit P. Fedida à propos de la névrose traumatique[20], l'organe est, comme dans l'hypocondrie, l'espace du rêve.

 

Processus primaire ?

La fiction de l'identité est à son comble chez le traumatisé, du fait du clivage:   l'identité de perception, court-circuit du processus primaire entre le processus mnémonique et la perception, parait fonctionner de façon optimale, vers l'hallucination, tandis que l'identité de pensée, qui, par la trace mnésique du premier objet perçu, devrait freiner ce mécanisme, pour permettre l'expérience de la réalité, est inopérante: par le clivage,  la pensée ne sépare plus la perception de la mémoire. L'objet, la mère, le premier autre, das Ding, est devenu à la fois interne et externe, peut-être de façon un peu similaire à la régression à l'état fusionnel de la phobie[21] qui, comme le clivage, interdit la pensée. En l'absence du tampon de la mémoire, le rythme accru, non décomposé des perceptions pures[22] résonne avec le rythme de la douleur: il n'y a pas d'embouteillage sur le pont qui dès lors vibre. On pourrait dire que la représentation, cette ennuyeuse habitude du commun des hommes, snobée par les mystiques, est interdite par le clivage aux traumatisés.

 

Cette "détopologisation douloureuse des vecteurs d'affects" (cf. le patient 68-Grotte) rendrait compte du "réveil de forces" de Ferenczi, de la "libération des processus psychiques primaires du fait de la défaillance du Moi" de Freud dans Esquisse, et présenterait une analogie avec la structure élémentaire de la matière: la rupture des liaisons entraîne la libération d'une énergie incontrôlable, ou "impérative" suivant la définition de Freud de la douleur.

 

 

Ouverture aux flux ?

La schizoïdie psychique du traumatisme, dé-réalisation du monde, correspond-elle à une invasion interne par des "affects détopologisés", ou bien la fragmentation du sujet est-elle telle qu'il devient "poreux", ouvert et traversé de toutes les perceptions, selon le modèle de Deleuze reprenant la théorie de la perception pure de  Bergson, perception en  métonymie et non en métaphore de l'environnement, et le sujet étant défini comme suit: Un vivant est un lieu où les flux ne passent plus de façon totale et sans discrimination[23] ? Alors pour le sujet traumatique, toutes les perceptions, atroce et criard tumulte de toutes choses, le traversent continûment et instantanément. Mort-folie[24], inflammatoire, par ouverture toujours plus large aux flux, jusqu'à y basculer[25]. Q. Meillassoux reprend la notion de passé non organique des corps, il existe bien un "corps sans organes", comme au stade pré-hypocondriaque, on ne caractérise plus le vivant que par les sélections non-libres, avec dans une direction un devenir actif, par augmentation du passage des flux dans le corps, et d'une autre un devenir réactif, qui augmente la puissance de désintérêt par diminution des interceptions. Désintérêt progressif pour le flux, rétraction, ou interception douloureuse du flux, vers la communication pure. Mais penser, c'est demeurer un vivant structuré[26], quoi qu'ayant éprouvé la déstructuration naissante de nouveaux flux: se maintenir ouvert-fermé. Programme thérapeutique du traumatisé, s'il en est.

 

Un bloc de sensations, qui existe en soi, indépendant du sujet: ce qui se conserve (...) est un bloc de sensations, c'est-à-dire un composé de percepts et d'affects. Les percepts ne sont plus des perceptions, ils sont indépendants d'un état de ceux qui les éprouvent; les affects ne sont plus des sentiments ou affections, ils débordent la force de ceux qui passent par eux.(...) Tantôt les forces se laissent sélectionner par le territoire (la chair), et ce sont les plus bienveillantes qui entrent dans la maison. (...) Tantôt elles s'abattent sur le territoire et le renversent, malveillantes, restaurant le chaos d'où il sortait à peine[27].

 

Peut-être ce lien entre porosité aux perceptions et douleur pourrait-il se retrouver dans "l'autre dimension de l'organisme" évoquée par Lacan à propos du "forçage": ... car ce que j'appelle jouissance, au sens où le corps s'éprouve, est toujours de l'ordre de la tension, du forçage, de la défense, voire de l'exploit. Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence à apparaître la douleur, et nous savons que c'est seulement à ce niveau de la douleur que peut s'éprouver toute une dimension de l'organisme qui, autrement, reste voilée[28]. Peut-être aussi retrouve-t-on dans cette relation entre la porosité du sujet et l'espace intermédiaire de la mort-folie tout le monde imaginaire des "passages" des légendes héroïques, ou même des enfers et autres bardo des religions...

 

 

Balance condensation / expansion

Dans le mouvement de balancier si souvent observé chez les patients, chaos douloureux des idées invasives, images terrifiantes et ambiances replongeant dans l'arène traumatique, versus organe douloureux focalisé, on peut considérer que la douleur est anti-hallucinatoire. Et les antalgiques déplacent bien le problème, de la douleur vers les cauchemars, démonstration quasi-expérimentale (cf. patient 4-Genou). Dans l'hallucination de L'homme aux loups[29], le petit Sergueï remarque soudain avec terreur qu'il s'est coupé le petit doigt, qui ne tient plus que par la peau, il ne ressent pas de douleur, mais une grande frayeur. Il est incapable de regarder son doigt, il parvient à ne pas voir le sang. La douleur, processus négatif interne, viserait à éviter le retour du souvenir douloureux, le cauchemar. La douleur, chez Freud, organiserait donc un vide, augmenté à l'impact des épreuves, jusqu'à la schizie de Ferenczi. Dans sa préface à Jeu et réalité, de Winnicott, Pontalis évoque d'ailleurs quelque chose qui est non pas seulement étranger, comme le décrit Freud, mais vide, non vécu encore, sans lieu, clivé. Il cite André Green et L'hallucination négative[30]. Non vécu encore, pendant d'un objet incomplet, non représenté.  Résonance avec ce que disent les patients atteints de "PTSD": déni d'un vécu d'une part, retour quasi-hallucinatoire de l'autre. Le clivage pourrait-il n'être qu'"élargissement" de ce "non vécu encore" qui est au centre de chacun ?  Et réciproquement, quel est ce non encore advenu chez "tout-un-chacun" ?

 

Leurs mécanismes mentaux étaient différents des notres (...). Tous souffraient d'un trouble continuel qui empoisonnait le sommeil et qui ne porte pas de nom. Le définir "névrose" serait réducteur et ridicule. Il serait plus juste, peut-être, d'y reconnaître une angoisse atavique, (...) l'angoisse inscrite en chacun de nous du tohu-bohu,  de l'univers désert et vide, dont l'esprit de l'homme est absent: ou pas encore né ou déjà éteint[31].

 

 

Une même énergie - une même dérégulation de l'homéostasie du sujet - est sans doute à l'origine du "déplaisir", qu'il se manifeste par une tempête psychique ou un gros genou enflammé. On pourrait proposer que la douleur soit, dans un environnement donné et à un temps donné, un déplacement inapproprié des limites du sujet, une limite instantanée du sujet non tamponnée par la mémoire, mémoire qui serait en quelque sorte un "degré zéro" de la douleur intégrant toutes ces limites intrinsèquement et désagréablement instables.

 

 

 

5.3. L'hypothèse synesthésique, la condensation, et le "mystérieux saut"

 

Fusion des sens

"J'ai confondu les sens" disent souvent les patients à propos des gares RER parisiennes. Ces mouvements non gérés résonnent avec les mouvements incontrôlés de leurs pensées et déclenchent la mobilité douloureuse de ces dernières.  Toutes les perceptions, tous les affects alors s'activent, car autonomisés par le clivage, mais  relient aussi à la situation vécue qui redevient réelle, peur  et angoisse concomitantes. Cette association percept-douleur, ces liaisons multiples vont permettre le déplacement "en vrac" des perceptions vers l'organe concerné par cette scène revécue, organe dans lequel vont se concentrer et être fixés tous les affects, organe hyperesthésique qui épargnera de la douleur psychique... mais, bloquant l'ensemble des affects à l'écart de la psyché, empêchera le travail d'abréaction, de  mobilisation du sujet dans sa propre histoire. Restent des sensations peu élaborées, couleurs, sons, impressions, liées au traumatisme vécues, mais vidées de leur contenu directement douloureux. Chez ce patient (50-cauchemars qui coupent) qui n'avait pas constitué d'organe douloureux-refuge, très souvent, la nuit, les idées qui fusent font venir des cicatrices sur son corps, "des cicatrices réelles, ce n'est pas un rêve", mais qui disparaissent, presque à son regret, le matin, incapables de concentrer la douleur à la surface du corps. Le déplacement tenté échoue, et la vie est impossible.

 

La synesthésie en compensation post-traumatique

Le témoignage de "Silent Jane", synesthéte et victime dans l'enfance d'abus sexuel[32], fait le lien entre sa mémoire traumatique fragmentée, ses flash-backs déclenchés par des sons, et l'acquisition de sa synesthésie (elle perçoit la musique sous forme de couleurs). Son corps se souvient de l'agression, dans une perception globale, les vibrations des sons des séries TV de l'enfance, avec choeurs et synthétiseurs, baignent ce corps abusé dans la salle de bains à la même période. Un besoin compulsif, dans son enfance, de revoir cette série télévisée, parallèle avec la compulsion de la répétition du traumatisme. La synesthésie est association "paranormale" entre deux ou plusieurs sens  (le cas le plus fréquent étant de percevoir l'alphabet comme nuances de couleurs). Certains synesthètes entendent des odeurs, d'autres goûtent des sons, certains ressentent des douleurs colorées[33]. La mémoire traumatique fonctionnerait dans un système inconscient de transferts sensoriels, d'échanges, permettant la transformation de détails atroces en fragments étranges et merveilleux: la synesthésie serait acquise et post-traumatique, permettant une métabolisation de l'événement traumatique en une expérience "qui nous élève dans la perception du monde" et vers ce que nous sommes. Le traumatisme est ici considéré comme nouvelle norme de fonctionnement, avec des compensations au niveau de la perception,  pour suppléer ses amputations mnésiques, comme Canguilhem décrit le nouveau fonctionnement du sujet à la suite de la maladie[34]. Un état de perception modifié, accru[35].  D'une façon générale, Silent Jane considère que la synesthésie renvoie forcément à un événement personnel et acquis dans l'enfance, puisque la synesthésie est toujours individualisée (deux synesthètes ne voient pas un son coloré de la même façon). La synesthésie nous fait faire retour[36], à partir de nos sens soit disant distincts, vers notre histoire personnelle et évolutive, vers cette "origine" des sens non séparés, ce degré zéro de la perception. D'ailleurs cette perception globale n'est oubliée que dans le monde occidental: les Kaluli de Papouasie-Nouvelle Guinée perçoivent l'espace comme défini par ses sons et ses odeurs; certains Sud-amérindiens ressentent la musique comme des goûts; les taoïstes font résonner les 5 éléments, les 5 sons, les 5 couleurs, les 5 viscères et les 5 saveurs dans l'Un. Un sens primordial, organe émetteur et récepteur du désir, pulsion primaire. Inséparation primordiale aussi dans le percept plus "archaïque" de la douleur, commun à toute perception excessive, forcée, qu'elle soit tactile, lumineuse, auditive, voire gustative[37]: "Jouissant de tous leurs sens, les gens du Feu ressentiront tout cela douloureusement"[38].

 

La synesthésie est un phénomène involontaire, touchant peut-être à un degré ou un autre une personne sur vingt. Quel est le degré de votre synesthésie ? Or, dans le PTSD, les réactivations, les flash-backs sensoriels, visuels, somatiques et leur cortège d'angoisse, ont un caractère synesthésique car sont perçus le plus souvent à la suite de stimuli sonores (une alarme au foyer qui réactive les céphalées,  un bruit qui replonge dans l'horreur de la prison), d'odeurs (l'étouffement déclenché par une mauvaise odeur rappelant celle de la prison), de couleurs ("Quelque chose de noir qui envahit ma tête, je crie !"), etc.... Les sons sont spécifiques, ce sont des timbres colorés, des espaces acoustiques (l'atmosphère du RER à Chatelet), ou  ubiquitaires (à la télévision ou à la radio) mais sont fragments du passé du patient. Ainsi ce fils de marin aux bras fracturés:

 

La douleur dans ses os était comme une sirène qui lui perçait le tympan. A chaque instant, elle l'épuisait: il arrivait à peine à faire l'effort d'enregistrer ce qui lui parvenait du monde au-delà de ce bruit strident.

A. Dillard[39]

 

Chez d'autres patients c'est une douleur somatique (une toux douloureuse) qui va déclencher la perception des flash-backs sensoriels ("des gens viennent me chercher"). Ou bien cette femme violée qui ressent déjà la douleur d'un rapport sexuel quand un homme lui parle. Ces associations vont au-delà du conditionnement, elles sont en effet involontaires, sont de l'ordre du "court-circuit" entre deux affects. Pour certains, la synesthésie est "anomalie" neurologique innée, connectique excessive, court-circuit entre aires corticales proches; pour d'autres elle est de l'ordre du "pouvoir", du don, celui des autistes comme des artistes; l'hypothèse présentée ici est qu'elle est de l'ordre de la régression, vers la capacité originaire de perception globale, de nos sens non séparés, et de nos percepts de l'enfance.  Comme cette odeur (des pages d'un livre) qui nous plonge dans le souvenir (déjà vécu familier et impossible à remémorer clairement). La synesthésie en étoffe de la poésie, de la métaphore et du rêve[40], mais souvent associée à la souffrance, au malaise. Baudelaire, synesthète, aurait écrit Les fleurs du mal en exploration du "traumatisme quotidien".

 

La synesthésie en adressage mnésique

La mémoire du traumatisé pourrait donc élire refuge dans un lieu plus ancien, celui des expériences individuelles de l'enfance, utilisant d'autres sens, dits secondaires (les odeurs, les goûts, les sons, les textures), tandis que la mémoire événementielle, partagée, élaborée, succession d'images, séquentielle, est abolie. Immédiateté des sensations "secondaires", immédiateté de la synesthésie, séquence de la chronologie des images. Jointure soudaine présent / passé, l'odeur du sang ou du fuel qui replonge immédiatement dans le 11 septembre. Comme si "notre histoire personnelle vivait dans des containers de notre psyché moins tangibles"[41], mais plus facilement mobilisables, et aussi plus aisément accessibles à l'empathie. Régression sensorielle que devra remonter le traitement par abréaction, réactivant l'encodage linguistique de la mémoire, une façon de parler dans une modalité normative. Il faudra préserver, lors de la thérapie, cette  mémoire du soi profond qui a su s'abriter des signifiants de l'agresseur.

 

Retour à Freud qui introduisait la notion de "symboles mnésiques" plutôt que de représentations mnésiques élaborées pour décrire la mémoire traumatique: les affects (...) sont incorporés à la vie d'âme en tant que précipités de très anciennes expériences vécues traumatiques et sont évoqués dans des situations similaires comme symboles mnésiques. Il avance ensuite les termes de représentations archaïques, éventuellement préindividuelles[42]. Dans Etudes sur l'hystérie, il propose: la douleur coïncida dans le conscient avec les émotions, et ensuite elle se trouva multiplement liée, ou pouvant le devenir, au contenu des représentations[43].

 

Au stéréotype du PTSD (cauchemars, répétitions, dissociation, troubles mnésiques), à cette "identité" du traumatisé, à cette subjectivation victimaire, il faut opposer, ajouter, reconstruire le sujet à partir de ses impressions, sensations, toute cette étrange étrangeté qui est son propre, son vécu, vécu supporté encore par la "synesthésie", ambiance qui va conduire l'abréaction, la réécriture du corps. Si la douleur ne figure pas dans la définition DSM IV du PTSD, c'est bien aussi parce qu'elle est subjectivante, ... et pas normative.

 

Condensation synesthésique

Par la synesthésie,la douleur physique va souder des fragments mnésiques difficilement accessibles, fragments métonymiques et enchevêtrés de signifiants, mais plus petit dénominateurs communs du sujet ainsi sauvegardés et mobilisables, protégés des projections de l'autre agressif, dans un kyste, une coque, un noeud, à la limite tout juste - encore - de l'étanche ou du démélable. Condensation de représentations  et/ou synesthésie de perceptions, bien planquées, mobilisables, prêtes au  déplacement et  à la conversion. En créant des synesthésies, les défenses face au traumatisme pourraient associer ces sensations douloureuses à d'autres, contribuer à déplacer les perceptions liées d'un organe l'autre, organes de concentration-limitation de la douleur, articulations étanches soma-psyché. La douleur en perception liée. Ce genou douloureux qui contenait, liés, tous les percepts... La douleur en sauvegarde, au sens de celle du fichier informatique, de la parole, sous une forme profonde, où les mots ne sont plus des mots, où les rapports sont d'un autre registre, la chronologie dissoute, mais qui, sauf formatage (normalisation), sauf effacement (mort), pourra réapparaître à l'identique. Angoisse de la perte, qui pousse à multiplier les sauvegardes successives. Mais le disque dur pourra toujours parler,  des adresses subsistent toujours, qui vont au contenu.

 

Il est tentant de voir la douleur en synesthésie perception-émotion, ce qui rend compte de l'impuissance tant des neurobiologistes que des psychanalystes à l'appréhender, et renvoie le débat quelque part à l'interface mouvante et évolutive du soma et de la psyché. Mais qu'est-ce finalement qu'une synesthésie de ce type sinon une pulsion ?

 

Si je me concentre (sur l'ordinateur, le journal ou une conversation), les "idées" arrivent. Phrase type des patients traumatisés. Peur de l'invasion douloureuse, du flash-back, qui entraîne en conduite d'évitement une attitude "flottante", une absence antalgique au monde. Mais pourquoi se concentrer sur autre chose appelle-t-il le retour en direct de l'ambiance des violences subies ? Au repos total, une "porosité passive" aux perceptions laisse le sujet indolore, baigné par les percepts élémentaires, sans interaction, sans interception; mais toute activité mentale associative va aboutir à une réaction en chaîne du fait des "synesthésies élémentaires" vestiges du traumatisme, et à un douloureux chaos d'innombrables et acérés vecteurs d'affects, sans structure tertiaire leur permettant d'être sous contrôle, du fait de la "panne mémoire", de l'absence de processus d'interdiction de certaines associations "logiques", du fait du clivage.

 

 

When I am alone you'll come back to me

It's happened before, it's called memory

I'm not even sure if I know where to start

But starting is second, first we must part

I'm too tired now to fight anymore

We're saying good bye at the innermost door

Anjani Thomas[44]

 

 

 

 

5.4. Mouvement douloureux et limite du sujet

 

Un parallèle entre moment  hypocondriaque[45] et clivage traumatique

La douleur, physique ou psychique, est toujours atteinte narcissique, réaction affective à une perte d'unité. Angoisse du bébé face à l'absence temporaire de la mère, élaboration de la douleur lors de sa perte.  Il n'y a de douleur que sur fond d'amour[46], qu'il y ait humiliation de notre image du corps, mutilation du corps, ou abandon par l'être aimé. Ce narcisisme s'exprime dans la première étape de la douleur, le surinvestissement de la représentation de la région douloureuse décrit par Freud.

 

Dans les stades initiaux du développement de l'appareil psychique, c'est l'excitation somatique qui prévaut initialement, tension qui, au delà d'un certain seuil, va s'exprimer sous forme de douleur, le cri du nourrisson, cette tentative de projection à l'extérieur d'une excitation d'origine centrale, l'échec de cette expulsion, et le retournement en opération d'incorporation, investissement libidinal d'une partie du corps, émergence d'une première zone érogène. Lorsque l'excitation dépasse la valeur seuil,  la douleur intervient comme transformateur à l'articulation psyché/soma pour  moduler l'énergie à un seuil compatible au réinvestissement en énergie psychique. Chez le sujet victime de sévices, la douleur reçue de l'extérieur qui est d'emblée supraliminale, point de départ, et non l'énergie centrale du soma. Cette excitation insupportable, inassimilable, va obliger au désinvestissement libidinal d'une partie du sujet, désérogénéisation partielle, amortissement de l'excitation qui permettra, sous le seuil d'excitation, la survie d'une partie du sujet au sein de laquelle l'excitation aura ainsi été amortie: c'est le clivage. Mais la répétition de ce processus peut mener  au retour à l'informe, au sac[47], à l'oeuf, dans lequel l'énergie, libérée de tout investissement somatique, circulera furieusement, et à nouveau douloureusement. En allemand, Erschütterung ou "commotion psychique" se traduit littéralement par écoulement, perte de la forme, acceptation d'une forme "comme un sac"[48]. Ce n'est qu'après avoir pu fuir physiquement la prison, la grotte des bourreaux, s'être extirpé de cette douleur imposée de l'extérieur que le flux énergétique pourra s'inverser, et que la douleur somatique pourra à nouveau, en post-traumatique, jouer le rôle de transformateur, et réarticuler la psyché au soma. Excitation/douleur/investissement libidinal versus douleur/désinvestissement libidinal/survie.

 

Lors du développement psychique de l'enfant, l'enfant non protégé est pour ainsi dire prêt à éclater[49], le désir de mourir ne serait pas loin; lors d'un traumatisme sans contre-investissement, la force qui maintenait ensemble les fragments et les éléments vient à manquer: lorsque l'excitation dépasse la valeur seuil, le système oeuf "se casse" de l'intérieur. L'organisme est alors le lieu d'une excitation (...) qui s'avère ne disposer ni d'une voie de décharge prédéterminée, ni d'un appareil apte à le  développer comme fonction. L'excitation est alors découverte comme pulsion qui, pour atteindre son but, met le corps en mouvement jusqu'à en faire, comme le dit Artaud, une multitude affolée d'où prolifèrent les pseudopodes comme autant de tentatives de créer sur le corps propre une voie de décharge[50]. Des "organes hypocondriaques", des zones érogènes, qui condensent ces vecteurs libres d'excitation dans un tissu qui a déjà eu par le passé à jouer ce rôle de maille stabilisatrice de pulsions. Les excitations libres se confrontent à la limite du corps, qui redeviendrait, selon F. Villa, "une zone étendue de pure érogénéité": un corps-mémoire, donc, plutôt qu'un corps qui pense.

 

Quelque chose d'"antipolaire" entre l'oeuf initial sans fixation d'excitation du nourrisson, puis les somatisations privilégiées lorsque l'enfant est en détresse, sans aide, selon l'intensité, la durée, la répétition des frustrations, les autres zones corporelles ne sont pas érotisées; et dans la torture, la fragmentation qui augmente la surface du sujet-oeuf et diminue donc l'intensité douloureuse par unité de surface[51] , rupture d'avec la corporéité, les limites du corps, la commotion, degré zéro du corps. Comme dans l'hypocondrie, concentrer l'excitation dans une partie du corps, - mais serait-on prêt à s'en séparer, puisque ici, dans le revécu du traumatisé, la satisfaction n'est pas encore envisageable à l'extérieur - , libère le reste du sujet, ou encore des sujets fragmentés, de la douleur. Cette douleur focalisée sur un organe torturé, ou sur la tête, par où "ça rentre, là", cette tête qui "se remplit, lourde, va éclater", on n'est pas centré (hors sévices sexuels) sur un orifice, comme dans l'hypocondrie, mais on crée aussi un endroit par où on aimerait que ça sorte mais par où l'extérieur rentre.

 

La douleur en mouvement inverse du clivage: surreprésentation de l'organe lésé puis concentration de l'énergie sur sa représentation psychique (investissement narcissique qui augmente sans cesse et agit pour ainsi dire sur le Moi en le vidant[52]) versus décharge de la partie lésée, vidée de son énergie au profit d'autres parties du Moi, mort partielle du Moi, exil d'un fragment du Moi: narcissisme de la douleur versus  perte, mort du clivage.

 

 

Le sac retourné

Il y aura compensation, de "l'absence de corps", de cette absence totale d'organes, par un état de perception pure, non tamponnée par la mémoire, comme le décrit Joë Bousquet[53], le sac est retourné, le blessé est libéré de son corps, et accède à une perception accrue. Plus d'organes car du fait de la dissociation l'accès aux organes des douleurs névrotiques est bloqué, il y a une sorte de shunt direct du sujet à la psyché, le clivage supprimerait la possibilité de passage de l'énergie de conversion entre fragments distincts du sujet post-traumatique, du moins chez les patients totalement dissociés; chez les autres, la conversion reprend ses droits, elle réalise une "économie" douloureuse: la conversion suppose une certaine unicité du sujet, elle est moniste, le traumatisé ne l'est plus. Puis, à distance de l'environnement traumatique, la conversion tentera de rejointoyer, s'organisant aux points de contact soma/environnement (peau), soma/soma (articulations), soma/psyché (extrémité céphalique) ou soma/sexe (orifices), ces limites mouvantes de l'unicité du sujet non traumatisé.

 

Pour qu'il y ait silence des organes, il faut qu'il y ait des organes, investis lors du développement psychique, ou de la maladie, puis non pas désinvestis mais équilibrés sur le plan pulsionnel à tous les autres: création d'organes de l'hypocondrie, du post-traumatisme, puis circulation thérapeutique (voir patient 68-Circulation entre orifices douloureux).

 

 

La peau de chagrin[54]. Nudité et fantasme

 

Un militant Sud-Africain blanc emprisonné en raison de sa lutte contre l'apartheid:

 

Ce saut en chute libre m'éloignant des restrictions de ma tribu allait néanmoins me laisser avec des structures en peau de chagrin.

Breyten Breytenbach[55]

 

Le sac. Remplir, vider, donner une forme, une limite, se dépouiller de cette peau-forme qui sépare, reproduit. Les vêtements sont les tuniques de peau que Dieu fit à Adam et Eve; elles désignent le corps, créé lors de la chute du royaume, les limites; le salut nécessite rupture d'avec cette corporéité[56].

 

Pour François Dagognet[57], au cours de l'évolution l'animal s'est retourné. Flip-flop. Le squelette solide derrière lequel il se barricadait a été remisé au centre, et la sensibilité mise à la surface, la peau en cerveau périphérique[58]. Prémisses d'une métaphysique à allure topographique: un dehors n'existe pas sans un dedans. Dès lors, la douleur communique l'invasion au centre: pas de solution de continuité entre extérieur, peau, psyché. Le toucher, contact avec l'objet,  premier de nos sens, tant chronologique que hiérarchique. Nous n'habitons pas à l'intérieur mais dans ce carrefour des informations, des influences et des reconnaissances. S'y implante l'immunologie du moi; s'y exhibe ses particularités, formes, odeurs, couleurs. Le cutané comme l'appareil le plus intérieur, dans la mesure où il participe de tous. Sur cette bande le vivant défend sa maintenance: la mer intérieure n'existe que par ses rivages. Léchage des nouveaux-nés, peau-à-peau. Plus tard on pourra toucher le psychisme autrement qu'en touchant le corps. Des chevaux de Troie, aussi: infection, inflammation, blessure. La peau bouge des deux côtés. Les lignes se perdent. Kafka chercha partout un refuge et ne cessa de subir le drame d'une enveloppe impossible, menacée, torturée: Le terrier rempli de bruits colle à son être, perte de sa forme dans La métamorphose, perforation de la peau et perte du soi dans La colonie pénitentiaire. Le sujet en degré zéro de la limite, la douleur en investissement-déplacement de points névralgiques.

 

Nous vivons sur une grève, entre ciel et mer. Nous sommes des êtres protoplasmiques, nos parties charnues sont à l'extérieur (...). A chaque nouvelle blessure on apprend la sensation particulière à la parcelle de corps concernée. Elle s'éveille.(...) Chaque endroit de son corps où l'on se blesse ajoute un pan de plus à la conscience qu'on a des choses. On devient plus vivant. Et au bout du compte, une fois qu'on s'est blessé partout, on meurt.

A. Dillard[59]

 

La douleur est excitation fantasmatique d'un corps nu, exposé, cru, mis à nu de fantasme, car privé de fantasme par le bourreau. Pour J.D. Nasio, "l'image du corps lésé n'est pas seulement contemporaine de la lésion; elle provient aussi des multiples traces laissées dans l'inconscient par les douleurs anciennes (dont les premières séparations traumatiques du nouveau-né et du nourrisson) et les désirs des autres. Elle est également modelée par le vécu actuel de mon corps se mouvant dans l'espace"[60]. Mais correspond à une anatomie fantasmatique. Le traumatisé cherche en premier lieu une contenance et non plus une limite, dont il vit l'illusoire. Contenance, cette sensation interne qui permet d'être vu socialement. Avec la douleur cloisonnée, fixée, isolée dans ce genou ou ce dos ou cette cicatrice, se refait un saut en arrière, régression, vers cette coquille externe derrière laquelle tente de se barricader le sujet blessé, retour à une vie pulsionnelle isolée, étanche, ricochant sur la cloison. Alors qu'avec le saut évolutif du squelette interne, la peau était bien devenue l'organe de la circulation de la pulsion.

 

Freud voit le rêve en modèle de l'hypocondrie, on se dépouille[61]. La douleur est substitut de parole, demande de renaissance, mais aussi excitation fantasmatique liée à la nudité exposée du corps: l'homme chaque nuit dépouille les enveloppes dont il a recouvert sa peau, les

accessoires dont il camoufle les déficiences de ses organes corporels (...). Il dévêt, de façon tout-à-fait analogue, son psychisme. (...) Lors du rêve, toutes les sensations corporelles du moment se présentent grossies à une échelle gigantesque. La douleur du sujet torturé, qui a quasi-constamment été dénudé, participe sans doute également de cette excitation fantasmatique du dépouillement, retrait de tout investissement psychique du monde extérieur sur le soi propre , grossissement de nature hypocondriaque[62].  La mise à nu a quelque chose de la perte du visage, de l'identité: "on a beau mettre un jean, tu vois, on se fait dévisager", râlent/rient dans la rue des jeunes filles qui se font "mater". Déplacement. 

 

De la peau et des yeux, lequel est le miroir, lequel est soi, lequel est l'autre ? Si l'un est  peau, l'autre est yeux. L'opposé de la douleur n'est pas le plaisir mais bien la beauté, d'un sens une peau qui perçoit, absorbe et transforme, le sujet qui s'expand, de l'autre la peau en source, émetteur, le sujet qui se consume dans cette radiation, avec l'espoir de la fusion. Beauté et douleur de l'amour. Le sujet torturé, lui, est interdit d'émission et ne reste que la perception forcée, la douleur. La torture va aboutir à la mutilation du sujet, la perte de ses limites, sa redéfinition à un langage imposé, soit par effraction de la peau, agressée, soit par effondrement de cette tunique, privée de tonus sensoriel lors de l'isolement. Associant souvent alternativement les deux techniques, isolement et blessure, la torture réalise simultanément une invasion/implosion du sujet. La kinésithérapie, l'art-thérapie, assurant à nouveau des stimulations corporelles, des contacts peau-peau, vont parfois être en mesure de redonner une limite au sujet, par exemple chez ce patient qui déclarait après quelques séances: "je sens à nouveau mon corps, je ressens des picotements, des démangeaisons, mon corps revient"[63].

 

Le langage, comme la peau, est symbole, ce qui coupe, ce qui sépare l'informe, clive la purée verbale, crée l'interface entre le chaos du monde et le "plan d'immanence" du sujet. Mais parole comme perception peuvent aller au-delà de leur fonction d'individuation et devenir douleur. Douleur-folie, Schreber d'abord perméable aux étoiles,  puis l'absence de corps, sans plus de peau, du syndrome de Cotard; corps  des mystiques écorché par le langage qui pénètre et repart sans jamais trouver son lieu; abrasion de la peau des torturés par la machine sadique de la Colonie pénitentiaire; brûlure du baiser amoureux sur la peau, combustion ménagée de nos pores par le soleil, plaisir sexuel juste en deçà du cri.

 

 

La douleur est déplacement de la limite du sujet

Le corps propre, et avant tout sa surface, est un lieu d'où peuvent provenir simultanément des perceptions externes et internes. La douleur semble jouer là un rôle (...).  Le Moi peut être considéré comme une projection mentale de la surface du corps, et de plus il représente la surface de l'appareil psychique[64]:  le Moi est une double surface. Lors du clivage du sujet face à l'événement traumatisant, Ferenczi décrit un clivage du système psychique: face à l'absence d'aide de l'environnement, la peau et les organes des sens se clivent et s'établissent en sentinelle vers l'extérieur, système psychique subjectif et système psychique objectif sont alors clivés[65]: un des fragments du sujet va fonctionner avec les organes de la douleur et/ou de la perception, clivé de la pensée.  

 

"La douleur est toujours un phénomène de limite. Elle émerge toujours au niveau d'une limite, que ce soit la limite imprécise entre le corps et la psyché, entre le Moi et l'autre ou encore entre le fonctionnement réglé du psychisme et son dérèglement"[66]. Mais la douleur a à voir avec la jouissance du corps, et non avec sa "santé", son fonctionnement comme le propose J.D. Nasio; elle est passage et non perte, inscription et non défect. Faut-il différencier la douleur post-traumatique, mémoire du sujet attaqué, et celle de la maladie, mémoire d'un organe défaillant ? Ne peut-on voir cette douleur de la maladie en transformateur, qui permet le passage d'un équilibre à un autre, d'une norme à une autre, suivant Canguilhem ?[67] La douleur accompagne ce bouleversement des limites du sujet, cette mue du moi qui survient à intervalles irréguliers dans notre existence, et elle est alors sauvegarde temporaire de notre noyau le plus profond, celui de notre étrange étrangeté qui fait notre individualité, un propre transporté d'un saut de nos limites l'autre.

 

 

 

 

 

  suite: douleur (5): du "musulman" au mystique  

 


 



[1]  Blessure est un mot dérivé du francique signifiant meurtrissure, marque bleue laissée par un coup

 

[2]    M. de Certeau (1977), L'institution de la pourriture: Luder, in Histoire et psychanalyse, op. cit.

 

[3] S. Freud, Etudes sur l'hystérie

 

[4] "En mai dernier on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789", disait M. de Certeau en juin 1968; dans les geôles de Guinée-Conakry, en 2008, la bastille se referme encore sur la parole des étudiants.

 

[5]     L. Croix, La douleur en soi. De l'organique à l'inconscient, op. cit.

 

[6]     E. de la Héronnière, Tout ce qui en moi n'était pas ou "l'autre vie" de Joë Bousquet, op. cit.

 

[7]     Etat qu'évoque A. Huxley lors de sa "descente" de mescaline dans Les portes de la perception

 

[8] Border-line: état psychique limite entre névrose et psychose

 

[9]   M. de Certeau, La prise de parole, op. cit.

 

[10] Dyspareunie: douleur induite par les rapports sexuels

 

[11] S. Freud, Etudes sur l'hystérie

 

[12] M.T. Berlinck, La douleur, Champ psychosomatique, L'esprit du temps, 3:81-96, 2005

 

[13]     S. Freud, Deuil et mélancolie, op. cit.

[14]     L. Laufer, Deuil et image, conférence du mastere médecine et psychanalyse, Paris VII, 2007-2008

[15] S.Ferenczi,  Journal clinique, op. cit.

 

[16]  P. Valéry, Intimités.

 

[17] G. Deleuze & F. Guattari,  Qu'est-ce-que la philosophie ?, op. cit.

 

[18] S. Ferenczi, Journal clinique, op. cit.

[19]    P. Levi, Si c'est un homme, op. cit.

 

[20]    P. Fedida, L'hypocondrie de l'expérience du corps, Psychopathologie de l'expérience du corps, Dunod, Paris, 2005

 

[21] I. Diamantis, Les phobies ou l'impossible séparation, op. cit.

 

[22]     Q. Meillassou, Soustraction et contraction. A propos d'une remarque de Deleuze sur Matière et Mémoire, op. cit.

 

[23] G. Deleuze, cité in Q. Meillassoux, Soustraction et contraction, op. cit.

 

[24]    Q. Meillassoux, Soustraction et contraction. A propos d'une remarque de Deleuze sur Matière et Mémoire, op. cit.

 

[25] Comme dans le délire de négation de Cotard, où "le monde entier est mort", les organes internes niés, avec sentiment d'immortalité et souffrance sans fin, par exposition du corps vide à tout l'univers

 

[26]     G. Deleuze, cité in Q. Meillassoux, Soustraction et contraction, op. cit.

 

[27] G. Deleuze & F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Paris: Les éditions de minuit, 1991

 

[28] J. Lacan (1966), Psychanalyse et médecine, cité in La douleur physique, J.-D. Nasio, op. cit.

 

[29] S. Freud, cité in A. Green. Le travail du négatif, op. cit.

 

[30]    in A. Green. Le travail du négatif, op. cit.

 

[31] P. Levi, Les naufragés et les rescapés, op. cit.

 

[32] Silent Jane, Beautiful fragments of a traumatic memory: synaesthesia, Sesame street, and hearing the colours of an abusive past, Trancultural Music Review, n° 10, 2006

 

[33]     C. van Campen, The Hidden Sense: Synesthesia in Art and Science, MIT Press, 2007

 

[34]     G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris: PUF, 1966.

 

[35]     Le patient 32-le pays fait retour, ingénieur agronome avant d'être capturé par les escadrons de la mort, se consacrera entièrement à la sculpture et à la peinture après sa libération.

[36] Comme sans doute les drogues "hallucinogènes", ouvertures des portes de la représentation plutôt que de la perception, et les pratiques de type yoga, qui nous amènent à percevoir avec tout le corps.

 

[37] Y-a-t-il des odeurs douloureuses ? Un lien avec ce refoulement évolutif de l'odorat ? La part douloureuse de l'odeur refoulée, parallèlement à sa part sexuelle ?

 

[38] site prosélytique musulman www.islam-paradise.com/enfer.php

[39] A. Dillard, L'amour des Maytree, op. cit.

 

[40] La force du cinéma, peut-être, qui, au bénéfice de l'obscurité, vous est assené en perception globale, la bande son perçue de façon indistincte de l'image, alors que dans un amphithéâtre par exemple, la voix et l'image corporelle du conférencier sont perçues de façon moins indistinctes, surtout si de petits écrans démultiplient l'image, ou s'il y a un imperceptible différé dû à la sonorisation, autant de "machines de Morel" qui dissèquent le sujet.

 

[41] Silent Jane, Beautiful fragments of a traumatic memory: synaesthesia, Sesame street, and hearing the colours of an abusive past,  op. cit.

 

[42] S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, in Oeuvres complètes tome XVII, cité in J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[43]    S. Freud, Etudes sur l'hystérie, cité in L. Croix, L'inévitable douleur du sujet, op. cit.

 

[44] A. Thomas & L. Cohen, At the innermost door, album Blue Alert

 

[45]  F. Villa, Le corps sans organe et l'organe hypocondriaque, op. cit.

 

[46] J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[47] S. Ferenczi, Le traumatisme, op. cit.

 

[48]    S. Ferenczi, Le traumatisme, ibid.

 

[49] S. Ferenczi, Journal clinique, op. cit.

 

[50]    F. Villa, Le corps sans organe et l'organe hypocondriaque, op. cit.

 

[51] S. Ferenczi, Journal clinique, op. cit.

 

[52] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse

 

[53] E. de la Héronnière, Tout ce qui en moi n'était pas ou "l'autre vie" de Joë Bousquet, op. cit.

 

[54] H. de Balzac, dans son roman Peau de chagrin (1831), décrit les mésaventures d'un jeune homme à qui un vieillard offre une peau de chagrin grâce à laquelle il pourra éprouver les jouissances que sa pauvreté lui rendait inaccessibles. Mais après chaque plaisir procuré, la peau se rétrécit, et sa disparition totale entraînera la mort de son propriétaire...

 

[55] B. Breytenbach, métamortphase, op. cit.

 

[56] J.P. Mahe & P.H. Poirier (publié par), Ecrits gnostiques, op. cit.

 

[57] F. Dagognet, La peau découverte, Paris: Les empêcheurs de penser en rond, 1993

 

[58] Le cortex cérébral en symétrique de l'enveloppe cutanée, et de même origine embryologique

[59] A. Dillard, L'amour des Maytree, op. cit.

 

[60] J.D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[61] S. Freud, Complément métapsychologique à la théorie du rêve, in Métapsychologie, op. cit.

 

[62]    S. Freud, Complément métapsychologique à la théorie du rêve, ibid.

 

[63] Cité par P. Duterte in Terres Inhumaines, op. cit.

 

[64] S. Freud, Le Moi et le Ca, in Essais de psychanalyse

 

[65]    S. Ferenczi, Journal clinique, op. cit.

 

[66] J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[67] Renverrait au meilleur pronostic des enfants et des adolescents  après un traumatisme, par rapport aux adultes, du fait de leur plus grande plasticité, de leurs stocks de limites potentielles encore important

 

 

 

 

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