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Exil et traumatisme  

La douleur comme processus de sauvegarde  du sujet


la douleur et le spectre de la dispersion: (1) exil et traumatisme
(2) La douleur sur le ruban de Moebius du Moi
la douleur (4): une limite instantanée du sujet non tamponnée par la mémoire 
douleur (5): du "musulman" au mystique   (et bibliographie)




4. Progression parmi les cas

 




4.1 Chaos de la grotte versus condensation du genou

 

Evidence ! de la douleur psychique du PTSD, de la douleur physique des torturés. Mais si la douleur est très souvent d'emblée visible sur les visages, quelque fois la parole est impuissante à dire le mal, qui ne se révélera qu'un peu plus loin, à travers une somatisation. La douleur est toujours écrite sur les corps, quelles que soient les résistances. Jardin des délices de Bosch: derrière chacune des figures visibles, un sens invisible, il faudra récapituler la mémoire des sensations. On peut s'y égarer.

 

 

 Grotte

Un jeune homme dont le discours est sans cohérence temporelle, basé sur des associations sans élaboration, des juxtapositions d'affects opposés. Des bribes de récit reconstituées à l'issue de plusieurs entretiens. Alors qu'avant les sévices qu'il a subi, du fait de sa maîtrise de quatre langues, il proposait ses services comme interprète, aujourd'hui il se présente avec une dysarthrie, qui se surajoute aux troubles mnésiques... la parole disloquée dans toutes ses composantes. Je le vois à la suite d'une hospitalisation pour malaise avec vertiges et tremblements. Il se plaint de douleurs lombaires et cervicales, ainsi que de crampes dans les jambes. Il évoque à peine et avec une frayeur intense le bateau qui lui a permis de fuir son pays, un long voyage très pénible, presque plus dirait-on que l'emprisonnement qui a précédé, il évoque en contiguïté dans ce voyage "quelqu'un qui l'a aidé beaucoup, et un autre qui lui n'est pas bon", l'un lui donnait des vivres, l'autre l'attachait, le brûlait à l'aide de cigarettes. Actuellement il se réveille toutes les nuit à trois heures, en peur, "des voix dans la tête l'appellent". Le discours oscille autour de lieux fermés (la prison là-bas / l'hôpital en France), de moyens de transport (le bateau de l'exil / le métro ici). "La-bas, la prison, c'est une grotte" sans lumière dans laquelle les gardiens descendent parfois par une échelle, quand il y a un mort le matin la masse des prisonniers crie: "tu le prends, tu le prends, mais parfois il reste là une journée". Le "bateau" qui l'a sauvé et "la grotte" qui le retenait sont associés, il glisse de l'un à l'autre, en direct d'associations mentales dans des registres opposés sur le plan du soulagement ou de la douleur. Discours basé sur des enchaînements d'affects, une mémoire de symboliques, aller-et-retours sans voyages en avant ni en arrière, sans chronologie, mais associant les affects que "nous" éloignons, l'affect bateau-pour-fuir est lié à l'affect grotte-pour-mourir, l'homme-qui-aide à celui-qui-n'est-pas-bon, les sévices à la nourriture. Seuls persistent des "pôles" d'affects, autant d'échelles positives ou négatives qui parfois atteignent la grotte-prison, alors le mutisme, autant de débuts de voyages, ou plutôt d'aller-et-retours douloureux, qui recommencent chaque nuit d'un sens l'autre. La grotte, l'échelle et la mort sont la seule évocation possible de ce qui s'est passé en prison: "Je ne veux pas parler de ça, je ne peux pas dire". Dans la journée, il perçoit des voix invasives qui font peur, qui font mal, comme les cauchemars. A de nombreuses reprises reviendra cette supplique, il me déclare: "je ne suis pas fou, je ne suis pas fou, c'est ma mémoire qui a des problèmes", douleur extrême de la fuite des idées, frayeur devant cette fuite, et frayeur devant un diagnostic évoqué par un psychiatre consulté récemment, dissociation extrême qui l'aurait fait juger psychotique. La nuit, dans ses cauchemars, "trois fois par nuit, quelqu'un me tape et ça fait mal", souligne-t-il pour me faire comprendre qu'il sait qu'il ne sait plus où s'arrête le réel et où commence l'invasion par les idées. De vraies sensations de douleur ré-infligées chaque nuit. Mémoire de type "promutique", car la formulation en signifiants serait trop douloureuse, et en parade à cette douleur de la remémoration, le patient a des absences, il disparaît par intervalles au cours de l'entretien, une réelle et brutale impression d'absence en face de moi, après cette profusion d'affects projetés en tous sens. Dans les intervalles, libre cours à l'invasion des perceptions et des affects, devenu seul langage possible, symbolique mais sans syntaxe, chez cet ancien interprète maintenant soumis à un flux intraduisible, non métabolisable. Lors d'une consultation ultérieure, il éprouvera une grande satisfaction à m'écrire son nom, en arabe: association de signifiants pour un signifié, un programme thérapeutique. Son prénom est Alpha: l'écrire c'est déjà retrouver le début de l'histoire.

 

 

Genou

Jeune femme de 20 ans, célibataire sans enfants, très peu scolarisée. A la première consultation, "pas de PTSD" a priori, pas de cauchemars, le médecin se sent presque soulagé devant ce patient "classique": une boiterie, avec œdème du genou, une cicatrice à la face externe de ce genou droit, avec un fort épanchement depuis un mois; elle m'explique, timidement mais clairement, de façon presque détachée, qu'elle a été traînée, tirée, bousculée dans une manifestation d'étudiants protestant contre une fraude électorale. Après 15 jours d'anti-inflammatoires, le genou n'est plus douloureux et a repris son volume normal.  Mais « déchantement » du thérapeute, c'est la nuit qui est devenue traumatique, des cauchemars et des douleurs partout: "oui mon genou ça va maintenant, mais moi ça ne va pas", dit-elle d'emblée me montrant sa tête, elle ne dort plus bien, des céphalées, des douleurs diffuses de la ceinture scapulaire, des cauchemars, "quelqu'un vient".  J'ai tout gagné, pense le toubib... Elle évoque son emprisonnement, le grand frère disparu, puis, quand devant des nausées (dues vraisemblablement aux médicaments) un vieux réflexe me fait l'interroger sur ses cycles menstruels et une éventuelle grossesse, elle arrive déjà au noyau traumatique et évoque les viols subits, les viols "tout le temps", à la prison...  etc.... "PTSD classique".

 

Le genou qui gonflait et faisait mal, cycliquement, avec sa cicatrice et sa déformation et sa boiterie, en organe douloureux de sauvetage, refuge qui permet de dormir et de ne pas être envahi. Privé de ce refuge, les douleurs remontent: le ventre, les épaules, la tête, quelqu'un y vient, le grand frère manque, les violeurs reviennent, moi ne va plus... De l'épanchement dans l'organe-refuge à l'évocation et l'invasion, le site inflammatoire s'est déplacé du somatique au psychique.

 

 

4.2. Canalisation de l'énergie douloureuse

 

Circulation entre orifices douloureux

A..., jeune femme battante, indépendante, a vécu plusieurs années en union libre (en opposition aux traditions locales), et aurait adopté la fille de sa soeur, décédée. Lors d'une manifestation d'opposition au régime, au cours de laquelle l'armée tue plusieurs personnes en tirant sur la foule, elle est assommée d'un coup de crosse, après avoir bravé un barrage de chars. Lorsqu'elle revient à elle, elle a été kidnappée, elle est séquestrée dans un sous-sol d' immeuble, centre d'esclavage sexuel où les femmes sont violées à nombreuses reprises par des hommes cagoulés. Elle parviendra à s'enfuir, au bout de plusieurs semaines, sans aide extérieure. Elle consulte en raison d'absence de désir sexuel. Elle me montre d'abord des cicatrices à la face, conséquences de coups de crosses de fusils, et sièges de fortes céphalées. Elle se plaint également de douleurs lombaires, conséquences me dit-elle des  positions que les  violeurs leurs imposaient. Elle me montre ensuite, sur la région pelvienne, des abrasions cutanées, la peau fragilisée se surinfecte, "des boutons sortent, mais ça vient certainement d'un microbe que j'ai dans le vagin, à l'intérieur". Elle est très anxieuse à l'attente des examens biologiques qui ont été prescrits, dont le dépistage du VIH. En attendant ces résultats, et bien qu'elle soit courtisée en France par plusieurs hommes, qu'elle souhaite "en choisir un" pour vivre avec, elle refuse toute relation sexuelle. Au début de l'entretien, elle protège son ventre de son grand sac à main tenu dans ses bras. Elle revoit les sévices la nuit lors de cauchemars. Elle fait aussi des rêves "prémonitoires" dans lesquels sa petite soeur est violée, tombe enceinte, et meurt des suites d'un avortement. Et des cauchemars angoissés où elle doit franchir des ponts, fait des chutes. Lors d'une consultation ultérieure, alors que ses angoisses ont régressé sous traitement, elle me rapporte un rêve dans lequel elle ressent à nouveau l'envie d'avoir des relations sexuelles, mais, alors qu'elle n'a pas ses règles, du sang sort de son sexe, et elle pense que cela lui annonce qu'elle est infectée par le VIH.

 

Quelque chose d'interne, souillure ou grossesse, consécutif au viol, et dont témoigne l'éruption cutanée qui "se calme mais revient toujours", le sang qui sort, d'ailleurs un médecin lui a dit que ça venait sans doute de dedans, du sexe. Des douleurs qui rentrent par les plaies cutanées, en haut du corps, qui sont associées aux scènes revécues, et une souillure qui ressort par la peau au niveau du bassin. Une parenthèse noire dans sa vie de révoltée (l'évanouissement, le sous-sol, les violeurs cagoulés), parenthèse seulement car elle s'évade, veut refaire sa vies, mais ne se l'autorisera que quand les analyses auront contre-dit cette mort d'elle qu'elle voit en rêve, qui circule entre deux lésions de son enveloppe cutanée, douleur rentrant en haut, souillure évacuée en bas. Dans son récit, ce sont ces douleurs à la face, projetées sur les cicatrices des plaies-évanouissement, qui permettront d'aborder la violence de ce qu'elle a subi, les autres manifestations (douleurs lombaires, infections) n'en étant que les conséquences. Le saignement en blessure douloureuse du viol, en perte de l'enfant (peur refoulée de stérilité, une opération gynécologique antérieure à l'exil, un désir d'enfant, une ambiguïté dans l'abandon/non-abandon forcé de sa fille adoptive), et en passage. A... présente un syndrome post-traumatique d'intensité modérée, dans la mesure où elle ne présente pas de syndrome dissociatif  important.  On peut penser que la durée relativement brève de ses sévices n'a pas "permis"  (n'a pas nécessité)  la survenue d'une fragmentation psychique importante. Son moi n'est pas pulvérisé mais est seulement perforé de points d'entrée et de sortie entre lesquels circule, certes de façon très douloureuse, de haut en bas, sa souffrance. Cette circulation ainsi "canalysée" est associée à une catharsis sans doute efficace.

 

 

-Là je dis le secret de l'être

Qu'Eve à l'arbre a celé, vivante:

Je ne suis pas plus qu'une bête

Que quelqu'un a blessée au ventre.

Ca brûle... l'âme qu'on arrache

Avec la peau! Au trou ! Fumée! (...)

Fumée ! De compresses - couvrir !

L'âme n'a jamais existé !

Etait - le corps, il voulait vivre,

Ne veut plus.

Pardonne moi ! Je ne voulais pas !

Clameur des fonds éventrés !

Marina Tsvétaïéva[1]

 

 

4.3. Chronos et chtonos: la douleur qui fait s'enfuir, revenir, ou attendre

 

"La douleur est ce qui nous permet de traverser l'existence", cite encore le dictionnaire.

 

Plein le dos

J'ai mal au dos. J'ai dû faire le saut. Là-bas j'avais trop de morts. Vous savez, là-bas, quand on a un deuil, c'est une tradition, il faut faire un saut. J'ai eu trop de deuils là-bas, ça me faisait trop mal, alors j'ai dû partir.

 

La famille qui meurt, à répétition, sans laisser le temps de cicatriser, fait de plus en plus mal et oblige à partir. Le corps n'est plus soutenu par la parole des proches. Ici c'est la douleur qui est invoquée en motif de départ et qui représente ce qui a été perdu là-bas.

 

 

Retour au pays

Homme de 65 ans, en France depuis 1970. Sa femme décède en 1995 en France. Il rentre  alors au pays, où il est brutalisé par la police, fuit en retour vers la France, s'y  casse le col du fémur en glissant sur la glace d'un trottoir parisien. Boiterie, canne. Syndrome de répétition marqué avec cauchemars, police, agitation, cris, se débat. A été battu dans le dos, douleurs lombaires, et depuis l'opération du col du fémur, paresthésies dans le pied, qu'il ressent "gonflé". Ses petits enfants ne veulent pas l'appeler papy: "t'es trop jeune".

 

Intrication des douleurs de là-bas et d'ici, des sévices, de l'âge et des intempéries. Insertion familiale. Mais avant il avait à rentrer au pays de sa veuve, une sorte de dette qu'il paya le prix fort de la répression. Aujourd'hui les douleurs sont acceptées, résignation, mises sur le compte de la nouvelle chute au nouveau retour ici: ce sont les cauchemars qui sont handicapants et invasifs. Indépendance relative des douleurs somatiques et des flash-backs chez ce patient, l'un ne tamponnant pas l'autre: les douleurs sont ici, les insomnies au pays, départs et retours. "Habitude du deuil", chronique, "je sais qu'il faut le temps", me dit-il.

 

Je suis dedans

Conversation en terrasse de café, deux amies, une séparation évoquée: J'ai un mal fou à avancer, pour l'instant je suis dans ma douleur. Après, ...

 

Chronologie de cicatrices

Mademoiselle B, 20 ans, voit la police la nuit. Sa mère est décédée il y a quelques années, depuis elle a des règles douloureuses. Elle a été emprisonnée trois mois avant de se réfugier en France, elle a été violée. Au cours de la manifestation, elle a été frappée par la police, elle a des cicatrices au front et à l'épaule gauche, et aussi des vergetures des flancs. Elle a été excisée à l'âge de quinze ans. Puis mariage traditionnel, forcé, avec un homme de 63 ans: elle a été battue par son père, elle me montre les cicatrices sur ses deux bras. Elle fuit le village, y revient en cachette pour récupérer son acte de naissance, et porte plainte contre son père. Elle s'excuse auprès de son père. Les amis de sa mère l'aident à fuir. A la manifestation des jeunes contre le régime, elle est attrapée par les militaires.

 

A la consultation suivante elle se plaint de constipation opiniâtre, et insiste sur ses douleurs pelviennes, signale des leucorrhées. Elle a refusé une place en foyer, car il aurait fallu prendre le RER, c'est trop difficile. Sa famille est restée en Guinée et son évocation est très douloureuse.

 

Entretien suivant, elle n'est plus constipée, elle a accepté de se rendre en consultation gynécologique, le problème n'est plus là: "elle ne veut plus savoir ce qui se passe en Afrique, il y a trop de grèves, de violences, même la famille de ma mère je ne veux plus savoir, je veux prendre des cours de français".

 

Deux niveaux de cicatrices: celles de la police, d'abord, et celles du père, déjà moins accessibles lors de l'entretien. Là-bas, c'est trop douloureux, je ne veux plus savoir ce qui s'y passe. Restent les cicatrices et le ventre douloureux. Elle a coupé avec le père, mais s'est excusée d'avoir violé la tradition. Pour abandonner là-bas la douleur, elle "décide" de se couper de tout, restent les coupures sur la peau, qui la rattachent à elle-même. Volonté et coupures. Une histoire en séries de bonds contre des liens, et de blessures, de volonté d'avancer et de refus de se laisser écrire, seules les blessures les plus récentes parlent, il faut taire les autres et avancer.

 

 

4.4. Kolossos: La douleur qui empêche la fuite du sujet

 

Le corps s'échappe comme par une artère[2]

 

Voir le récit du patient 4-Genou: la douleur somatique verrouillait la fuite des affects, la dispersion de la vie, l'éclatement de la conscience. La terreur crée des spectres, des corps sans noms, nous dit le romancier Marc Weitzmann relatant un attentat à Jérusalem:

 

Dans les secondes suivant la déflagration la jetant à terre, et tandis qu'allongée sur le bitume elle cherchait, tout à la fois, à ramasser les affaires de son sac à main éparpillées alentour, à se relever pour rentrer travailler, et, de façon absurde, à ne pas perdre le fil des idées précieusement accumulées dans le parc pour son livre, quelques instants plus tôt -  se ressaisir, voilà ce qu'elle cherchait à faire, ne pas se laisser disperser par la bombe.[3]

 

Avoir mal, là, mais ça n'est pas très grave, n'est pas seulement une façon d'aborder le dialogue avec le thérapeute, c'est un verrouillage, un nouage du corps, une suture provisoire de la déchirure, un colmatage du trou-matisme, un arrêt de la circulation des affects. Ne pas se laisser disperser. La cicatrice est suture, et ce d'autant plus qu'elle est douloureuse, témoignant d'une limite de l'organisme, et donc du psychisme. Sans cette suture, le corps dissocié nous renvoie constamment à notre contingence, cette incertitude, cette probabilité, ce risque d'exister ou de ne pas exister, tel que le décrit J.L. Nancy, lui même fragmenté par une greffe, au corps ouvert-fermé à l'invasion continue[4]. La dissociation a permis de survivre à la douleur physique infligée par les tortionnaires, mais la fragmentation du sujet a "détopologisé" l'énergie psychique, qui fuit de partout, douloureusement, et qu'il faut soit canaliser (patient 68-circulation), soit stopper en ce point de fixation de la douleur, qui a une histoire, qui s'organise souvent autour du point où l'on a reçu le premier coup. Douleur qui protège du saut psychique le corps menacé d'effondrement. La cicatrice renvoie à cette visibilité aiguë et douloureuse de la peau[5], mais visibilité.

 

La balance entre la somatisation douloureuse et l'invasion quasi-hallucinatoire des affects pourrait être modélisée suivant Freud, repris par  Green, par la négativation de la représentation douloureuse associée à son retour par l'extérieur sous forme de perception[6]. J.-D. Nasio propose lui un modèle dans lequel le surinvestissement initial de la représentation douloureuse pourrait être suivi d'une forclusion de cette représentation[7]: la dissociation serait alors associée au retour  hallucinatoire de cette douleur.

 

L'émotion douloureuse a à voir avec la représentation. Dans la bascule entre  le genou et le chaos d'affect sous le crâne douloureux, la douleur d'organe est déjà retour, ou survenue, de la représentation de l'objet perdu, de l'événement traumatique. Sans représentation de ce qui a été perdu, représentation rendue impossible par la sidération de l'énergie psychique lors du traumatisme, puis par le clivage entre la masse affective et le corps organique, l'objet ne peut être incorporé au Moi, seul un affect partiellement associé à cet objet flottera tel un spectre étranger et angoissant. Une représentation douloureuse de l'objet qui précède la reprise de la parole, tout en protégeant de la réactivation. La douleur en jouissance morbide du corps face à la pression signifiante de l'autre.

 

D'une part la douleur somatique s'oppose à la "traversée hallucinatoire"[8]; d'autre part le traitement antalgique peut-il être perçu par le sujet comme désappropriation ? Favorisant la bascule dans le souvenir douloureux, et la douleur de l'"extraction" du récit, de sa réécriture par l'autre, du décalage paroles et faits, dans l'espace de l'entretien ? Douleur du décalage entre un propre de la douleur et un récit assigné ? Médicamenter ne se discute pas, ne serait-ce que pour rendre le sommeil, dont la récupération est plus cruciale que l'obtention d'un effet antalgique, la douleur permettant une certaine liberté avec son corps et un certain ancrage dans le chronos, s'opposant à cette fuite qui est souffrance et angoisse en même temps. Mais il faut s'interroger sur leur rôle dans la métabolisation de la douleur. Si la capacité de révolte n'a pas été abolie par les bourreaux, si le sujet est peu fragmenté, l'organe douloureux refuge n'est pas nécessaire, le langage travaille, la catharsis se fait progressivement: l'organe de condensation douloureuse est signe de gravité du syndrome post-traumatique. Le supprimer trop vite peut faire la place grande à l'altérité effrayante.  La cicatrice est une vérité qui appartient en propre au sujet, qui noue des faits encore indicibles et qu'il ne veut pas dévoiler, ni réouvrir, d'emblée: "la prochaine fois je dénouerai mes tresses pour vous montrer mes cicatrices sur la tête", dit une patiente; "Non, si on rouvre mes cicatrices ça va faire trop mal", dit un autre. Et y-a-t-il par ailleurs un danger social à libérer la victime de sa douleur ? A supprimer cette assignation par l'extérieur d'une position subjective de la douleur ? A braver le paradoxe de "L'empire du traumatisme" ?

 

Mais le monde des profondeurs gronde encore sous la surface et menace de la crever: même étalés, dépliés, les monstres nous hantent[9].

 

"Ce que tu dis ne tient pas", dit-on dans le langage courant. "Ce que tu es ne tient plus" pense le patient. La douleur en articulation, arthralgie, mais jointure. Chez les Aleut d'Amérique du Nord, lors d'un deuil, on étaye de façon préventive les articulations du conjoint survivant pour qu'il "tienne"[10], la parole ou l'image de l'autre ne tenant plus le corps debout, et le contact direct peau à peau étant perdu, ces deux seules formes d'interaction entre sujets. Dans le sentiment océanique, béatitude de la non-douleur, rien ne se tient, plus de formes. La douleur est bien un "maintenant", un présent qui maintient quelque chose[11], entre le perdu du jadis et l'instable, menaçant et extrême, du demain.

 

 

 

 

 

4.5. Douleur-invasion

 

Point d'entrée

Sévices multiples administrés par les rebelles: dents cassées; cicatrices de blessures par couteau aux jambes; coups sur la face: une cicatrice frontale gauche, "par où la nuit entrent les idées, sur le coup de deux heures du matin, et en même temps vient la fièvre"; des cicatrices, "taches noires", sur les fesses. Syndrome de dissociation, le discours "saute du coq à l'âne", problèmes mnésiques importants: ici encore, l'importance du syndrome dissociatif est associé à un point d'entrée corporel des réviviscences traumatiques.

 

 

Douleur non expulsable

Elle et sa soeur sont violées, sa soeur décédera alors en quelques mois de maladie. Après le viol, elle est opérée du colon, sa cicatrice est douloureuse. Cauchemars et angoisses (scènes d'arrestation: peur des agents de sécurités), pleurs. Elle entend les hommes qui viennent la nuit. Elle a confondu les sens: vertige, chute dans l'escalator du métro, sur le talon droit, point douloureux exquis. Elle a reçu son "injonction à quitter le territoire". A la consultation suivante, le pied n'est presque plus douloureux, mais elle me montre deux cicatrices sur le front, dues à des coups de crosse, et douloureuses.

 

La douleur cherche l'organe où se projeter. Le sujet, lui, ne se projette plus, paralysé par l'angoisse: il tombe, va en sens inverse même. La patiente déboutée, expulsable, gyrovague d'un hébergement l'autre. Une  projection sur la cicatrice d'une affection intercurrente, puis sur une cicatrice liée à cette arrestation dont la répétition fait si peur. Douleur gyrovague, et non expulsable, elle.

 

 

La plaie trop proche

Cicatrice verticale, à cheval sur l'oeil droit, juste devant le théâtre douloureux, et que seul l'autre voit, terrifiante pour tous les deux, on est "en direct", et lui pleure, pleure sa famille tuée, colosse en pleur, ils m'ont attaché comme ça et puis..., vous voyez,là,...

 

Psyché libre, cette grande cicatrice trop récente et mal suturée, on l'a coupé à vif en passant par son regard, la cornée a été blessée, pas de canalisation possible, explosion..

 

 

4.6. La douleur des autres

 

Tassement

22 ans. Troubles de mémoire qui l'angoissent, et cauchemars très fréquent. Douleurs dorsales avec irradiation dans la cuisse, qui l'empêchent de s'asseoir longtemps et l'obligent à épouser la forme du fauteuil, à incliner le tronc, à se caler aux coussins. Il y a six mois, la prison, tous les jours les coups de pieds et de crosse, on les sortait régulièrement pour les battre, certains jours on en tuait, plusieurs de ses amis ont été tués. Le père militant lui aussi a dû s'exiler, sa femme a fuit, il n'a pas de nouvelles non plus. Hospitalisé, il s'évade. Forte angoisse liée à l'absence de nouvelles de sa famille restée emprisonnée. A la consultation suivante, sous  antalgiques et anti-inflammatoires, la douleur du dos a diminué, mais  ce qui est au premier plan maintenant c'est, la nuit, les mauvais rêves, insupportables. La radio objective une impressionnante fracture-tassement d'une vertèbre lombaire, elle montre la lésion. Lors de notre troisième rencontre les mauvais rêves auront cédé un peu de terrain, se seront décalés vers le matin, sous forme de "quelque chose qui appuie très fort sur mon cou".

 

 La famille disparue: a quoi bon se souvenir ? Pression, coups, tassement: d'un côté le corps physiquement écrasé, jusqu'à expulser la mémoire, la famille, et à rester tordu sur un manque. Une douleur de haut en bas, qui appuie sur le cou, qui  tord le dos, gagne la jambe, circule et s'affaiblit; il y a une image fixée sur la radiographie, on peut alors passer à une autre partie du corps, dégager de la mémoire ailleurs, peut-être. La douleur, un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment , expérimente Marguerite Duras espérant le retour de l'être aimé, déporté à Dachau[12]. Elle attendait cet étranger, le chaos était en elle. La lutte que je mène, personne ne peut la connaître, dit encore Duras, chaque jour j'attends moins.

 

"Au camp de réfugiés ils sont orphelins"; "mon oncle a disparu"; "mon père a payé à ma place"; "beaucoup sont morts dans la rue, nous qui avons été en prison on a eu de la chance": autant de phrases terriblement douloureuses.

 

Il y a souvent dans les récits, à l'origine des sévices infligés à la famille, le ressenti d'une "transgression de règles", une faute ou considérée comme telle pour la famille, sans doute très exacerbé dans les sociétés traditionnelles. Crise familiale et impossible deuil accéléré par l'exil, doivent être intégrés. "J'ai dû fuir", qui revient souvent dans les récits, est dit très, très vite. Etre un survivant alors que là-bas nos proches sont en danger. Le voyage initiatique, aller-et-retour, comporte une perte de quelque chose de nous qui reste là-bas, et un gain sur soi à l'arrivée[13]. Mais ici le retour n'est pas possible dans le monde externe, mais uniquement enjeu du monde intérieur.

 

 

Le cousin

24 ans. Pas de troubles de mémoire ni cauchemars. Militant politique à la motivation intacte. Emprisonné pendant trois mois. Coups de crosse dans les dents, fracturées. Coups à la jambe droite, plaie en cours de cicatrisation. A perdu beaucoup d'amis. Réussit à fuir. N'a pas perdu de membres de sa famille. Bonne intégration aux activités culturelles en France. Demande juste un fortifiant. Deuxième consultation: dans l'intervalle, a appris le décès récent de son cousin, qui était emprisonné avec lui... Bascule dans le PTSD: cauchemars, syndrome de répétition, "le rêve c'est court mais dedans il y a tout ce que j'ai subi avec lui, c'est beaucoup".

 

Le rêve qui touche aux morts, l'histoire traumatique qui resurgit, ceux pour qui on se battait encore qui meurent.

 

 

Lien douloureux

La police est venue la nuit, a battu tout le monde, l'a  chassé de sa maison et de son travail, il est parti au sud, toujours plus loin, errance et souffrance, toujours SDF d'une ville l'autre, maintenant SDF à Paris. La douleur est fixée sur cette nuit et sur cet endroit où il est tombé, sur l'épaule gauche,  quand la police est venue, a battu sa famille, il est tombé dans la bagarre sur cette épaule, souffrance quotidienne, je ne cesse de demander de leurs nouvelles, et chaque nuit ça repasse, ça tape, ça traverse en tapant, ça fait mal dans la tête.

 

Souffrance morale, celle de la perte et de l'exil, et fixation douloureuse qui rejoint la famille, qui accroche quand-même un peu à ce là-bas maintenant perdu, ce lien par la violence qui seul le rattache à sa maison, cette nuit là, toutes les nuits. Cette "somatisation du lien" , qui semble plus fréquente chez les personnes peu scolarisées, les autres élaborant un discours-lien, peut-être, un discours-combat, lui, le pasteur chassé de la vallée du fleuve par les policiers racistes, propulsé dans un étranger toujours plus inconnu, n'a que ses propres articulations pour se relier. Domicile fixe de la douleur.

 

 

La cicatrice du père

Porte sur le front une cicatrice de 10 cm: plaie par crosse de Kalachnikov, cette même arme avec laquelle les Talibans ont tué son père et un de ses frères.

 

 

 

Le pays fait retour

 

En France depuis 25 ans. A été prisonnier des "Escadrons de la mort" pendant trois ans, "on n'est jamais lâchés par eux", me dira-t-il. S'inquiète car "maintenant je me souviens de tout, sauf de la douleur: est-ce que c'est normal ?" Avait adopté depuis son arrivée en France une "stratégie de survie", sans chercher à travailler sur ce passé, mais il a "rebasculé sur son passé": il y a quatre ans et demi, à l'occasion de la signature d'un traité de paix, il retourne là-bas pour un voyage, et c'est alors le "retour du problème", l'événement-fracture surgit, s'exprimant sous forme de problèmes familiaux et professionnels, et d'une dépendance alcoolique. Il ressent de la haine pour son pays, et son pays est en lui: auto-agressivité. Retour du pays et  décompensation, le traité de pays n'était pas pour lui, pas encore... Sublimation,  c'est du succès ou de l'échec de son travail artistique en cours que dépendra son amour ou sa haine pour ce corps qui porte son histoire. "Désintoxication" souhaitée et redoutée de ce pays ennemi et intime.

 

4.7. Douleur de désubjectivation

 

Angoisse du moi dispersé, perdu, angoisse du moi lui-même, mort du sujet. Dans ce voyage  brisé du sujet, dégénéalogisé, marqué à l'agresseur, à nouveau interrogé sur lui, mais qu'est-ce-que lui ? Les cicatrices prouvent que l'on a circulé en moi, les réactivations prouvent que l'on circule toujours en moi, ce "quelqu'un vient" presque constamment répété par les patients décrivant leurs cauchemars, je suis non plus quelqu'un d'autre, mais un inconnu à moi-même. Angoisse terrible de ce patient me montrant son index: un tortionnaire s'était acharné à lui écraser le doigt à coups de crosse de revolver, la phalange était devenue bouillie, informe, me dit-il, et sur la peau du moignon cicatrisé, il n'y a presque plus d'empreintes digitales, sur ce doigt qui sert toujours chez lui à la prise d'identité: "Comment va-t-on me reconnaître maintenant ? Est-ce qu'on ne va pas me prendre pour un autre ?"; "Il m'a coupé ma vie, celui qui m'a écrasé le doigt, mes empreintes ne seront plus la même chose"; "Les policiers vont me déchirer mes papiers et m'embarquer". Identification des souffrances reçues sur le corps à la non-validité des papiers d'identité. Perte de ce symbolique qui faisait frontière et empêchait le mélange du réel et de l'imaginaire... Perte de ce miroir qui faisait l'identité sociale. Fuite des idées, dépersonnalisation, vide du moi: à quoi s'accrocher ?

 

4.8. La pensée directement douloureuse

 

Idées trop dures

Nombreuses cicatrices sur les jambes, a vécu caché 6 mois dans la forêt, à la frontière, a encore "zoné" plusieurs jours à la descente de l'avion à Roissy, il y a un mois, évocation douloureuse de cette arrivée. Stress très important, cauchemars très précoces dans la nuit, il voit le sang des amis morts. Fréquente impression de solitude, et de "Il y a quelqu'un derrière moi". "Ce ne sont pas des maux de tête, ce sont des idées trop dures dans la tête, et qui font pleurer". Du sang en allant aux toilettes, constipation, douleurs anales: façon de dire les viols. Douleur prégnante.

 

"Stéréotype" du PTSD. Mais son histoire unique ressort dans cette impression répétitive de solitude, devoir se cacher, angoisse de ressentir quelqu'un derrière lui, un poursuivant, ou un militaire qui le viole... La police à Roissy, dont il se cachait aussi... Idées trop dures, la pensée est parfaitement exprimée comme directement douloureuse par ce patient, il dit "plaies" en me montrant les cicatrices, pour lui ça n'est pas fermé. Sensation angoissante de solitude obligée pour survivre alors que les autres sont morts, le sang des amis qui coule, dans la tête la nuit, et par l'anus, encore le sang. Absences obligées pour arrêter le flux des idées et ne pas trop saigner.

 

 

Cauchemars qui coupent

La nuit, il me vient des cicatrices, là, et là, mais ce n'est pas un rêve, ce sont de vraies cicatrices, mais le matin elles ont disparu.

 

Ce patient m'expliquera que ces cauchemars, dont il met en doute l'irréalité,  ne sont apparus, alors qu'il était déjà réfugié en France, qu'après l'annonce de l'arrestation et des sévices graves infligés à un proche resté au pays.

 

Et toutes ces pensées intrusives et chargées de douleur: "ce n'est pas moi qui veut parler de "ça", c'est "ça" qui vient"; "je rêve trop, ma tête est trop remplie"; "je dois me mettre là où il y a beaucoup de monde, car si je suis seul les pensées m'assaillent"; "des voix qui font peur, qui font mal"; etc...

 

 


  suite: la douleur (4): une limite instantanée du sujet non tamponnée par la mémoire 

 



[1] M. Tsvétaïéva, Le ciel brûle, op. cit.

 

[2] G. Deleuze, Francis Bacon. Logique de la sensation, cité in C. Indermuhle, Cristallographies, op. cit.

 

[3] M. Weitzmann, Notes sur la terreur, Flammarion, 2008

 

[4] J.L. Nancy, L'intrus, op. cit.

 

[5]      P. Fédida, cité in Berlinck, op. cit.

 

[6] A. Green, L'hallucination négative, op. cit.

 

[7]     J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[8] S. Freud (1938), Le clivage du moi dans le processus de défense, cité in A. Green, L'hallucination négative, op. cit.

 

[9] G. Deleuze, Critique et clinique, 1993, cité in C. Indermuhle, Cristallographies, op. cit.

 

[10] A. Dillard, L'amour des Maytree, Christian Bourgois, 2008

 

[11]     Fantasme social par excellence de ce "maintenant", pour P. Quignard, Abîmes, op. cit.

 

[12] M. Duras, La douleur, op. cit.

 

[13] M. de Certeau,  L'écriture de l'histoire, op. cit.

 

 

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