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« Je ne vais pas bien du tout, ce traitement me change », dit l'homme jeune, qui, souffrant depuis plus de dix ans d'une polyarthrite rhumatoïde, bénéficie d'une nouvelle biothérapie qui amende quasi-totalement et presque brutalement la douleur et l'incapacité fonctionnelle de ses mains. Face à sa maladie chronique il avait acquis un nouveau mode de fonctionnement, et envisagé une reconversion professionnelle ; aujourd'hui il s'effondre. Les injections, dans leur efficacité tissulaire, ont totalement modifié la représentation douloureuse, mais n'assurent certes pas la restitution ad integrum du fonctionnement du sujet, dont les stratégies de compensation avaient permis un saut quantitatif vers une autre norme1 : le  trop brutal décalage vers le « silence tissulaire », réalisé sans réel consentement éclairé du patient et sur  quelques mois, voudrait faire remonter un chemin vers un état antérieur étranger dont l'individu n'aurait plus que la mémoire2 ; or ce n'est pas le projet de guérir qui étoffait sa contenance, mais bien la possibilité de traverser la pathologie pour avancer, une perspective aujourd'hui tarie brutalement, et la métastabilité fait place à un syndrome dépressif, et à un souhait passif de réparation plutôt qu'actif de réinsertion :  « quelque chose m 'a été volé » avec ce traitement qui provoque... une paralysie partielle du système immunitaire. Face à ce refus d'un impossible voyage circulaire3 (vers la maladie, et retour simple), alors que le patient atteignait un nouvel état d'équilibre, on peut discuter le rôle du conflit pour la construction du moi dans un schéma freudien classique, on peut aussi faire appel aux notions orientales de « fruition de la douleur et du plaisir » dans l'union de la personne spirituelle (Jîva4) au corps physique, interaction qui comprend un engagement - ou un refus -  de l'être tout entier face au plaisir - ou à la douleur -, dans un absolu (« la douleur est impérative », Freud) qui ne peut être jugé que par le sujet lui-même au moment où il se produit à la conscience. Dans une affirmation inconditionnelle du Soi (Âtman), le plaisir est acceptation par le sujet d'un « plus être », la douleur est refus d'un « moins être ». Dans ce cas clinique, la mise en place brutale et mal annoncée d'une thérapeutique radicale  n'a-t-elle pas à voir avec ce « moins être », dans un refus du retour à un état antérieur non assumé, et que la survenue de la pathologie (auto-immune!) permettait de dépasser ? Sans doute aussi ici le changement de registre de la douleur, du somatique au psychologique, survient-il chez un patient dont la non mise en place précoce d'une représentation d'un « plus d'être » (une carence affective parentale) empêche la représentation du plaisir, laissant la place au versant dynamique négatif de la fruition plaisir/douleur, dans un mode de jouissance sans bonheur possible. Si irréversibilité il y a dans la dynamique du sujet, comme voudrait le démontrer Jankélévitch, elle n'est pas dans une temporalité linéaire, mais dans une traversée chronique et multimodale d'un traumatisme constitutif, marche vers le Réel. Facette possible de ce traumatisme, la maladie chronique ne doit  donc pas être la porte ouverte à une sédation douloureuse toujours  rapide et intégrale, mais respecter la part de « souffrance active » constitutive du travail de subjectivation.

 

 

 

1. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique

2. V. Jankelevitch, L'irréversible et la nostalgie

3. M. de Certeau, L'écriture de l'histoire

4. O. Lacombe, L'absolu selon le vedanta

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