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Exil et traumatisme  

La douleur comme processus de sauvegarde  du sujet


la douleur et le spectre de la dispersion: (1) exil et traumatisme
douleur (3): chaos de la grotte, condensation du genou 

la douleur (4): une limite instantanée du sujet non tamponnée par la mémoire 
douleur (5): du "musulman" au mystique   (et bibliographie)




3. Douleurs ?

 

Il existe en allemand trois mots pour désigner le corps: Fleish, Körper, Leib. D'où trois approches possibles de la douleur: douleur de la chair des théologiens, douleur du corps de la médecine, douleur de la mort. Et peut-être on parlera bien de la même chose.

 

3.1. Dictionnaire

 

Douleur: Souffrance physique ou morale, dit le Littré, réunissant élégamment en quelques mots le vécu de l'âme, je nomme en général douleur ou déplaisir toute situation de mon âme qu'elle aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver[1], et celui du soma, la douleur n'est ni plus ni moins qu'un système d'alarme, dont la seule fonction est de signaler une lésion corporelle[2]. Moins à l'aise que Littré peut-être, l'association internationale pour l'étude de la douleur en fait une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou encore décrite dans des termes évoquant une telle lésion[3]: ce n'est donc  pas le corps qui souffre, ni sa psyché seule, mais bien l'individu dans son entier. Cependant, dans ce potentiel de la lésion corporelle tient le mystère toujours entier de la psychogenèse de la douleur, et avec le mot émotion les neurobiologistes eux-même donnent bien le facteur psychique pour déterminant dans la douleur, au-delà donc d'une perception. Se douloir. Dolent: qui exprime la douleur, l'inquiétude, l'épuisement.

Il geint.

Les cloches sont fêlées et leur voix est dolente qui arrive de la ville (...). Tout saigne dans le soleil couchant. Le ciel sent la sueur, le bélier enflammé, l'herbe aux chats. Il s'empourpre et il en tombe de la rouille, de la cendre, de la fleur de souffre, du jus de belladone, un grand frisson et de la fièvre, avec les yeux verts comme deux citrons.

Blaise Cendrars[4]

 

La souffrance est présentée soit comme une action, celle de tolérer certaines choses que l'on pourrait empêcher, soit comme une sensation, pénible ou douloureuse. La souffrance se présenterait surtout comme une réponse psychique inscrite dans la durée, que l'on retrouve dans son étymologie latine de suffere qui signifie endurer, supporter[5]. Endurer est avoir à souffrir; mais aussi ramer plus doucement, ce qui nous amène à la douleur en ancrage, pause obligée, dans le voyage de l'exilé... Soulager sera se débarrasser d'une partie d'un fardeau, soulever à l'aide d'un levier, allusion encore au caractère dynamique de la douleur ou de sa suppression.

 

Le patient (du latin pati, souffrir), est celui qui subit l'effet d'un agent: tous les êtres, à l'égard des uns et des autres, sont agents ou patients; celui qui supporte aisément; un individu qui va subir un supplice; un malade; celui qui va subir une opération chirurgicale. Patient est-il un terme psychanalytique ? médical ? ou seulement chirurgical, par l'intrusion de quelque chose, qu'il soit médicament, ou langage de l'autre ?

 

Algie, douleur locale ou régionale, sans présumer de sa cause, et qui n'était initialement utilisé qu'en préfixe, est plus dans le registre du "j'ai mal là". On est bien, mais on a mal.

 

Aië

Intermède musical

Ca m'fait d'la peine, mais il  faut que je m'en aille[6], disait le mange-disque à l'enfant, qui, interrogeant l'adulte sur la signification de cet étrange "aille", quitta alors la scène en clamant ce "je m'en Aië !" à deux ailes. S'en aller, c'est se retirer d'un lieu[7]: extraction. En albanais, dent et douleur ont d'ailleurs la même... racine[8].

 

 

 

 

3.2. Monothéismes versus "orientalisme"

 

Bouddha: la douleur et la généalogie

"Naissance, maladie, vieillesse, mort sont souffrance"[9], énonce le Bouddha en tête des "quatre vérités". L'absence de douleur est dans un retour à l'état nirvanique (ou pré-humain selon Freud) d'extinction du désir, du silence. Les liens sont douleur (et donc nostalgie), "Il n'y a plus de souffrance pour qui a rompu tous les liens", pour celui qui ne laisse plus de trace, mais "Les maux assaillent le voyageur", celui qui erre d'une existence à l'autre dans le samsara.  La soif (tanha en pâli), "désir ardent, insatisfait",  est cause de la souffrance; celui qui est sans passion, qui a éteint les désirs conditionnés par les organes des sens classiques mais aussi par l'organe mental qui perçoit les objets mentaux, idées, pensées, concepts, ne connaît plus la douleur.  "Il n'y a pire douleur que celle des "agrégats", ces choses conditionnées, interactions entre organes et objets. Bouddha rompt avec la généalogie des Brahmanes, avec le cycle des réincarnations, comme Oedipe, en répondant à la question qui aurait dû rester sans réponse, rompt l'enchaînement à une destinée par un inceste symbolique. Se libérer de la douleur c'est couper les liens, alors que l'exilé reste lié.

 

Le découpage de l'androgyne primordial

Seuls les esprits virginaux des anges ne connaissent "ni douleur ni impuissance, mais il n'y a que le désir"[10]. Le mythe de l'androgyne primordial se retrouve dans de nombreuses cultures, tradition gnostique en Occident, cosmogonies africaines (par exemple Dogons) et nordiques, formation, suivant les néoplatoniciens, d'un multiple sensible à partir du Un intelligible. Partout il faut découper pour créer, et non engendrer. Il y a responsabilité du créateur, qui créa la différence des sexes, séparation de l'androgyne et naissance du manque fondamental que l'acte sexuel ne peut combler, puisque l'union est toujours éphémère. Et sexualité sous-entend re-production: notion de retour, marche arrière. Se libérer de la généalogie, retrouver un état de fusion primordiale et non plus amoureuse, telle semble la seule voie indolore. Double étrangeté, au monde et au corps, le "Je" gnostique cherche les voies du retour à la patrie d'origine, en sens inverse du douloureux processus de déchéance. Naître au monde de la génération conduit obligatoirement à la mort, à moins qu'on ne soit régénéré par la gnose, remontée des paroles vers les pensées. Le corps est un cadavre, l'intrus est le corps, das Ding est le corps. Les généticiens modernes retrouvent d'ailleurs cette "pléiotropie antagoniste" entre  reproduction et vie éternelle[11].

 

L'Occident et la chute des anges: incarnation et inhumation

Avec le christianisme, la faute du créationnisme judéo-chrétien[12], la chair est douleur, douleurs de l'enfantement, qui l'annoncent, et engendrement en source même de la douleur. Les Eglises chrétiennes vont diffuser le concept d'une origine anthropologique du mal, auquel Dieu tente de remédier, par punition, le monde étant essentiellement bon. Saint Augustin rectifie le tir des gnostiques: le mal ne préexiste pas à la création, Dieu n'a introduit que le bien, qui a été perverti par l'homme. Peines éternelles: souffrances des damnés de l'enfer. La douleur devient rédemptrice, jugement (ordalie et inquisition); elle n'est plus quête de la voie de retour mais résignation à son emprise. Avec Thomas, le labeur humain (la douleur) est condition préalable à l'illumination. Et s'abstenir de la sexualité, c'est garder la parole, ne pas engendrer. Avec l'incarnation et la Passion (douleur) du christianisme, son interdit de la jouissance du corps, "on reste en deçà du forçage": dans la douleur. La pulsion de mort, pour l'Eglise, aurait donc une racine autre qu'animale.

 

Une rescapée du régime de Pol-Pot a fait le voyage de l'Orient (où la notion de Moi individuel est si incertaine) vers le monothéisme (patrie de l'incarnation)[13]. Citant H. Arendt  (le pire mal n'est pas radical, il n'a pas de racines, et parce qu'il n'a pas de racines, il n'a pas de limites, il peut atteindre des extrêmes impensables et se répandre dans le monde entier[14]), elle voit le christianisme en acceptation de la douleur, la croix a créé les racines de tout mal: la croix du Christ est plantée en terre: le mal n'est pas un concept flottant, éthéré. Il est bien réel[15]. Accepté. Canalisable. Incarnation/évacuation de la douleur par le corps, et inhumation  pour que le mal reste enraciné. A l'Orient, on redisperse les cendres dans la biocénose, mais dans les religions révélées, le corps est un lieu, douloureux, et on vénère les mausolées, les cimetières.  En chrétienté le mal est une invitation à penser moins ou une provocation à penser plus, voire à penser autrement[16]. La douleur en outil de la pensée.

 

Islam: une signification de la douleur qui n'est connue que de Dieu

"La vie éphémère n'est qu'illusion de jouissance"[17]. L'islam recommande une même acceptation, endurance, de la douleur. L'être humain qui souffre se rapproche de Dieu.   Corollaires, le paradis des martyrs sera la jouissance pure, sexuelle, tandis que la douleur éternelle de l'enfer, physique et morale, est le sort de l'homme sans Dieu: "Un lieu ou chacun est complètement isolé, sans proche parent, ami ni partisan pour venir à son secours"[18]. De quoi alimenter la culpabilité du prisonnier politique jeté dans les geôles des tortionnaires...[19]. "Les gens du feu seront rongés de remords, ils céderont au désespoir et ce sentiment les obnubilera sans cesse": étrange similitude avec les récits des patients de confession musulmane évadés des geôles africaines...: "Soyez-y humiliés et ne me parlez plus"[20]...

 

Animisme et stoïcisme

Partout ou presque, une tradition, atavique (du côté du deuil) ou religieuse (du côté  de la trahison) qui attache à la terre de ses ancêtres. Chez les animistes, où ce culte des ancêtres est lui aussi primordial, le stoïcisme est habituellement de règle. Les dieux animistes, semblables aux hommes, souffriraient comme eux, et montrer sa douleur en public est marque de faiblesse chez l'individu de sexe masculin; selon les ethnies, il est acceptable ou non, pour la femme, d'exprimer la douleur lors de l'accouchement[21]. Stoïcisme de l'animisme versus acceptation-punition, expression de l'affect douloureux, du christianisme:

 

Je suis un Indien

Je suis un Apache

Auquel on a fait croire

Que la douleur se  cache

Alain Bashung[22]

 

 

3.3. Algologie[23]

 

Composantes de la douleur[24]

- une douleur nociceptive[25], "classique", dépendante d'un seuil de douleur à la perception, d'un décodage sensori-discriminatif du message sensoriel (qualité, intensité, durée, localisation), utilisant les récepteurs périphériques. Cette douleur par excès de nociception fait également intervenir des phénomènes centraux, en particulier dans la projection de douleurs à distance de la lésion causale;

- une douleur neuropathique, provenant du conducteur nerveux lui-même (et qui nous renvoie au trajet de la douleur dans le sujet);

- une douleur psychique, qui pose le problème du fonctionnement d'un intégrateur de douleur, et des connections soma / psyché.

 

Le stimulus n'est pas tout dans la douleur

Il y a des implications psycho-pathologiques inhérentes à toute douleur. Les facteurs culturels influencent le seuil de perception douloureux; la mémorisation intervient également, par conditionnement sur la base des expériences douloureuses antérieures; des processus cognitifs participent à l'expérience algique (attribution d'une signification, jugement, références au passé, etc...), ainsi que l'état affectivo-émotionnel du patient. La douleur voit son intensité diminuée en situation d'agression, de stress, par le biais de l'activation du système adrénergique et de la sécrétion de catécholamines, mais ces médiateurs sont également supposés entraîner des pertes neuronales, en particulier au niveau de l'hippocampe, qui pourraient rendre compte en partie des troubles de mémoire du syndrome post-traumatique. La notion de seuil douloureux est liée à l'intensité du stimulus mais aussi à l'état d'activation physiologique et psychologique du sujet.

 

Il y a un rôle physiologique de la douleur, réaction de défense à l'environnement, d'auto-conservation, sensation normale participant à la survie de l'individu et de l'espèce, par le retrait, la fuite, afin de limiter les conséquences de l'agression. La douleur des affections graves, obligeant le corps au repos,  favorise ainsi la guérison. Une douleur aiguë persiste jusqu'à la fin du processus de cicatrisation. Des failles dans  ce système d'alarme: absence de douleur initialement des lésions cancéreuses, car c'est du "soi" qui prolifère, l'organe cancéreux n'apparaît étranger que lorsqu'il en comprime un autre; les viscères, insensibles au toucher, au froid, au chaud et à la section: seules les enveloppes perçoivent ces sensations; les organes "pleins" (ceux qui n'ont pas d'"extérieur") sont insensibles. Les organes "creux" sont douloureux par distension ou par excès d'acidité, les muscles par contraction ou inflammation. La douleur viscérale en relation avec l'organe malade est toutefois diffuse et mal localisée, la douleur rapportée, référée, projetée est sans aucune relation apparente avec le viscère atteint, le patient montre son siège, cutané souvent, avec précision, mais "se trompe". La douleur chronique perd cette fonction de sauvegarde de l'individu, elle s'autonomise en "maladie", et envahit la vie du patient. 

 

Homéostasie[26] de la douleur

Les médiateurs de l'inflammation libérés lors de lésions tissulaires sont algogènes, ils entraînent une hyperalgésie en périphérie de la lésion, par vasodilatation et oedème.   L'inflammation est la douleur tissulaire. La mort cellulaire intervient en régulateur de cette inflammation[27]. Homéostasie de la douleur: il y a deux types de mort cellulaire, la nécrose avec explosion inflammatoire des limites cellulaires qui libèrent leur contenu; l'apoptose ou implosion contrôlée qui permet l'évacuation de ces substances algogènes sans qu'elles puissent délivrer leur message, isolées dans des sacs  membranaires qui restent internes aux cellules: l'inflammation n'est perçue que par  l'extérieur, par le corps comme par la cellule. La douleur en processus externe au soma: paradoxe de la douleur-inflammation, corrélative du clivage, qui est en même temps perte de la limite et perception de l'extérieur...

 

Anesthésies douloureuses

Les douleurs par  lésions du système nerveux sont dites de désafférentation, douleurs neurogènes, neuropathiques. Il y a interruption des voies de la nociception: ici c'est paradoxalement une diminution d'activité neuronale qui serait en cause, diminution de l'intensité perçue et élévation du seuil de la douleur: une douleur qui provient d'une région devenue insensible, et même absente, en dehors de tout stimulus, ou en présence d'un stimulus habituellement non nociceptif. Ce sont des anesthésies douloureuses. Elles s'accompagnent d'une sensation d'inconfort dans la partie du corps privée de son innervation habituelle. Elles ont souvent une tonalité de brûlure, d'arrachement, en fond continu avec des renforcements paroxystiques en éclairs, décharges, coups de poignard. Elles s'accompagnent parfois de paresthésies, fourmillements ou sensations d'écoulement de liquide, ou de peau cartonnée. Un retentissement psychologique d'allure obsessionnelle existe très souvent.

 

Oscillations

Fre8ud organicien avait pressenti que le rythme temporel des stimuli, et non pas leur intensité, pouvait être à l'origine de la sensation douloureuse[28], ce qui est aujourd'hui une piste confirmée par les neurobiologistes[29]. Etonnante intuition de Freud, les nocicepteurs des neurobiologistes ne sont que concepts, il n'y a pas de voies neurologiques spécifiques de la douleur, mais bien des rythmes d'oscillation du signal par lesquels une stimulation de quelque nature que ce soit (toucher, chaleur, etc...) peut être perçue comme douloureuse. La sensation contracte les vibrations de l'excitant sur une surface nerveuse ou dans un volume cérébral: la précédente n'a pas encore disparu quand la suivante apparaît. C'est sa manière de répondre au chaos[30]. La douleur, c'est la fréquence à laquelle la fourchette fait grincer l'assiette, ça n'est pas la fourchette, et d'ailleurs est-ce que ça fait mal dans l'oreille ou dans les dents ?

 

Et puis, appelle-t-on contact cette brûlure où s'enfièvre une identité neuve,

Ces flammes d'éther qui envahissent mes veines,

Ce cap du corps qui trahit, qui tire, qui court à leur rencontre,

La chair, le sang qui s'allient pour déchaîner la foudre contre ce qui n'est, après tout, que moi-même (...)

Les sentinelles désertent mes autres parties

Walt Whitman[31]

 

 

3.4. Approche psychanalytique


 

L'humain habite dans la douleur, la douleur est à l'humain ce que l'étrange est à l'âme: une intimité et une énigme. La douleur est la "ligne rouge" de nombreux travaux psychanalytiques, mais rares sont ceux qui sont directement consacrés à cette insaisissable évidence.

 

Incompréhensible hystérie. Analgésie, conversion

Charcot observait dans l'hystérie qu'un stimulus potentiellement nociceptif pouvait se traduire au niveau du corps par une anesthésie, tandis qu'à l'inverse une douleur pouvait se produire en l'absence de stimulus nociceptif. Chez une même patiente pouvaient ainsi coexister anesthésies localisées et organes douloureux. Freud explore cette ambiguïté de la manifestation douloureuse, sans satisfaction, malgré le concept fondateur de conversion[32]: le "saut" du psychique dans le somatique restera pour lui un mystère.  En rupture avec le savoir neurobiologique, insuffisant, le problème posé par l'hystérie est aujourd'hui résolu par la disparition de cette entité des manuels ! La compréhension de la douleur reste donc un objectif de la psychanalyse. Sans doute l'approche initialement organique de Freud l'a-t-elle freiné dans sa théorisation psychanalytique  de la douleur. Penser avec le corps, et non pas avec le seul "appareil psychique central", devait apparaître par trop peu orthodoxe. Freud vécut avec la douleur dont le problème de la conceptualisation ne le quittera jamais et le laissera en échec. Quand il propose sa théorie neuronale dans Esquisse, il en reconnaît les limites: existe-t-il un phénomène capable de coïncider avec l'échec de cette organisation ? A mon avis oui, la douleur.

 

Quand un des principes s'isole et cesse de se subordonner, non seulement le lieu qu'il a quitté s'affecte, mais celui où il s'épanche s'engorge et cause douleur et travail. Si quelque humeur flue hors du corps plus que ne le veut la surabondance, cette  évacuation engendre la souffrance[33]. Puis Hippocrate de décrire la métastase, évacuation de l'humeur surabondante, séparation d'avec les autres humeurs non plus à l'extérieur mais en dedans, et déplacement d'une apostase, d'un dépôt, voire d'une maladie complète, d'une région du corps sur une autre...

 

Une énergie impérative, des circuits mystérieux

Dans une connectologie neurobiologique qui ne sait rien de ses circuits, Freud distingue[34]:

 - Une douleur de la lésion, tout le corps semblant se localiser dans cette lésion, le reste du corps n'existe plus, toute l'énergie psychique irrigue une seule zone blessée, comme si l'on voulait s'en défaire. La lésion est l'image mentale de la zone blessée;

 - Une douleur de réagir (contre-investissement), mouvement réactionnel d'énergie vers la blessure, pour colmater la brèche: cette énergie intensifie la douleur par excès d'investissement de l'image de la zone lésée, ou de l'image de l'objet perdu: surinvestissement narcissique, ou surinvestissement d'objet. Cet excès isole des autres représentations mentales, le corps devient étranger au sein des autres représentations, la cohésion psychique disparaît, le Moi est déstabilisé;

 - Une douleur de la commotion: cette douleur là vient de l'intérieur. Freud décrit l'entrée d'énergie par la brèche des protections, son irruption dans le noyau des "neurones du souvenir", l'abolition momentanée du principe de plaisir, l'ancrage de la douleur dans l'inconscient, qui pourra faire retour de différentes voies, par une image qui restera associée à la douleur. La commotion est une image partielle de l'objet agresseur. Mais le neurone du souvenir ainsi excité est prêt à décharger son énergie, dans le retour douloureux, ou ses avatars, qui apparaissent sans cause organique.

 

La douleur sur le ruban de Moebius du Moi

On est tenté de distinguer des douleurs internes ou externes: interne qui effondre, tord; externe qui amène à la fuite, au retrait. La douleur physique aiguë paraît "extérieure", et on cherche à l'expulser (un mal de dents); la douleur psychique, mais aussi la douleur physique chronique, est "intérieure", paraît irrémédiable, voire nécessaire (le deuil). Mais la douleur "unitaire", à la fois psychique, musculaire, et viscérale de la séparation amoureuse n'est-elle pas expression d'une même énergie douloureuse globale: la douleur est, elle n'est ni psychique, ni somatique. Toute douleur n'est-elle pas interne, processus central ? Mais toute douleur n'est-elle pas externe, du fait de l'image du corps-enveloppe ? Mais alors, cette douleur sourde, irradiante, de l'infarctus par exemple ? J.D. Nasio considère comme J.L. Nancy que l'organe douloureux n'est déjà plus Moi, mais étranger, sauf en cas d'accident très grave, où tout l'être est brisé et souffre. Pour la douleur, le moi est en ruban de Moebius organes internes-extérieur. Le corps est un silence derrière une enveloppe imaginaire, et la douleur déplace la limite de cette enveloppe, sauf dans le traumatisme, où le corps-moi se disloque, un simple déplacement de limite étant soit insuffisant soit impossible.

 

Une nature si incertaine: la douleur est-elle du registre de la perception ou de celui de la pulsion ?

Pour A. Petiau, la douleur se situe quelque part entre la perception et la sensation, et elle est livrée à la mémoire. La douleur chronique n'est pas uniquement ou pas directement post-traumatique, mais trace mnésique somato-psychique du traumatisme[35]. Pour Laurence Croix[36], la douleur est un affect, phénomène conscient, à l'opposé de la souffrance ou du traumatisme qui peuvent être inconscients. Immaîtrisable et indomesticable comme l'a souligné Freud, la douleur stricto sensu serait pour elle a-signifiante, sans attache à la représentation, contrairement au déplaisir ou à l'angoisse. J.-D. Nasio quant à lui propose l'existence d'une douleur inconsciente, constituée du circuit mnémonique qui connecterait douleur initiale, passée et douleur présente[37]: "la douleur est dans le cerveau pour la sensation, dans le Ca pour l'émotion douloureuse". Freud est tenté de comparer la douleur à une pulsion, mais une pseudo-pulsion, dit-il, car il suggère que la douleur est non modulable, non atténuable par le refoulement ou d'autres défenses: la transmission de la douleur ne se heurte à aucun obstacle. Nous y voyons le plus impérieux de tous les processus[38]. Dans métapsychologie encore, il dira la douleur est impérative. Pour Ferenczi, c'est la libération de "forces primaires intellectuelles" qui interviendrait dans le "saut corporel, langage des organes" et la formation d'organes douloureux[39]. A la suite de l'imposition de grandes quantité d'énergie de la périphérie vers l'appareil psychique central, il y aurait rupture de la barrière de protection du Moi, et le processus se poursuivrait alors comme s'il s'agissait d'excitations provenant de l'intérieur de l'appareil[40]. Toujours selon Freud, commenté par A. Green[41], il y aurait à la suite du clivage, en cas de trop fort accroissement d'excitation à la vie psychique, perte des capacités d'internalisation des pulsions, l'objet et les pulsions formant alors un "bloc de douloureuse adversité":  l'expérience de satisfaction se transforme en expérience de la douleur, classiquement mise en oeuvre par l'image mnémonique hostile, associée à l'impossibilité de la satisfaction, mais ici en rapport avec une satisfaction qui aurait bien eu lieu mais qui garde la trace de l'évidement consommatoire du moi. Destin  menaçant et lambeaux de l'appareil fantasmatique séducteur se conjurent contre l'apparition du désir, et le sujet clivé se sauve à tous les sens du terme.

 

 

 

 

Des fonctions attribuées à l'inconnue: une défense à l'expansion spatiale et temporelle du sujet

La fonction de défense de la douleur fait consensus, c'est elle qui accuse les stimuli potentiellement nuisibles du présent, inclus dans l'ici et le maintenant[42]. Elle est ainsi, selon E. Minkowski[43], un des éléments qui déterminent les limites de nos rapports au milieu ambiant. Réponse à ces forces qui viennent de l'extérieur et que nous devons supporter, la douleur est ainsi en quelque sorte, toujours d'après Minkowski, opposition à notre expansion,  elle est attitude et non extériorisation, et, de passagère par nature, devient durable là où elle n'est pas contrebalancée par l'élément antagonique, l'élan personnel. La douleur est donc une réponse, et une limite, et nous renvoie à notre finitude. Elle est aussi limite temporelle et nous accroche au présent, comme l'angoisse se rapporte à des menaces futures et la dépression au passé; dépression, douleur et angoisse vont toutes inscrire une visibilité aiguë et douloureuse de la peau[44], mais dans des registres diachroniques. La douleur en singu8larité subjectivante, figeant le temps qui fuit par un pôle, évoquant le passé par l'autre pôle. Douleur cicatrice, douleur enveloppe, douleur chronos[45]. Cette défense peut  aussi relever de l'anachronisme fondateur soma/psyché, un corps ayant à faire avec le présent, un psychisme qui ne se réfère pas qu'au présent: alors dépression, douleur et angoisse ne se distinguent plus[46]. Ferenczi distinguait la physis de la psyché par l'ancrage du premier dans le passé, avec les "résistances" que cela entraîne, et du second dans l'avenir, sous forme de "motivations": dans la psyché existent des degrés de liberté de circulation hors temps et hors espace[47]. Fonction de nouage de la douleur entre physis et psyché. Mais quand la douleur a son origine à l'intérieur de l'appareil psychique, ou quand se soustraire à la souffrance imposée de l'extérieur est impossible, d'autres ressources sont nécessaires, dont le clivage. Le clivage du sujet face à la torture tend à l'anachronisme absolu. Et à la limite de l'interne et de l'externe, le vieillissement va utiliser la douleur physique pour inscrire cette diachronie corps/psyché: la douleur est articulation du corps au temps, et arthralgie[48]. Deuil et douleur, intense rappel douloureux au chronos, au passé-perte. Douleur en pathologie de la limite du sujet... une sensible interface, contre le spectre de sa dispersion.

 

Spectre: apparition effrayante d'une personne  qui n'est plus (par rapport au spectre, on se positionne dans la croyance ou dans l'évocation: "je sais bien que... mais..."); décomposition de la perception lumineuse: on peut recomposer la lumière blanche par la superposition des différentes radiations du spectre. Analyse spectrale.

 

 

La douleur, un fait de maladie ?

Selon R. Leriche, cité par Canguilhem dans sa thèse, la douleur n'est pas dans le plan de la nature, n'est pas l'expression d'une activité normale, d'un sens susceptible d'exercice permanent, disposant de structures neuronales propres; ce n'est pas un avertisseur de telle agression ou tel phénomène inflammatoire, mais un phénomène individuel monstrueux et non une loi de l'espèce. Un fait de maladie. Un état authentiquement anormal. Rebelle à la loi[49]. On rejoint là les réflexions de Freud sur  l'impérativité, l'absence d'obstacle à la douleur. Canguilhem poursuit avec la reconnaissance du seul sens de la douleur au niveau de l'individualité humaine concrète. La douleur est la résultante du conflit d'un excitant et de l'individu entier, dit encore Leriche: l'homme fait sa douleur, comme une maladie ou comme un deuil, bien plutôt qu'il ne la reçoit ou ne la subit, alors que la santé c'est la vie dans le silence des organes. Canguilhem nuance cependant ce propos, reconnaissant une fonctionnalité à la douleur, même s'il n'existe pas de structures nerveuses qui lui soient propres, et reconnaît un caractère normal à la douleur des téguments. Mais il relève dans l'analyse de Leriche, par cet effet de la maladie, la possible coïncidence totale de la maladie et du malade, la douleur-maladie en fait au niveau du tout individuel conscient, avec participation de tout l'individu: la douleur en comportement.

 

Une maternité de la douleur, un absolu, un phénomène psychotique ?

Au total, on serait tenté de considérer la douleur comme réaction de défense plus que perception physique ou morale. Elle nous serait aussi plus appréhendable dans le registre de la représentation, pourrait alors resurgir en sensation de la mémoire et être modulée par cette dernière en réponse à un stimulus externe ou interne. Dans le syndrome post-traumatique, cette représentation serait alors également susceptible de négativation[50]... et de retour sous forme quasi-hallucinatoire par l'extérieur. Mais ce retour fait-il écho à une perte originaire ? La douleur d'exister est comme une évidence pour le psychanalyste. Expérience de perte, reviviscence d'une douleur primordiale, antériorité de la douleur sur le symptôme, pas d'objet s'il n'y a pas déjà sa perte. Dans La douleur, M. Duras souffre de la mort possible de son ancien amant, mais dont elle s'est déjà séparée[51]. Il y aurait une paternité du symptôme (signe de ce qui ne va pas dans le réel, selon Lacan) mais une maternité de la douleur (réponse du réel à ce qui ne va pas dans le symbolique), propose Laurence Croix[52]: la mère redevenue phallique, puis à nouveau châtrée à l'accouchement, en paradigme de la douleur. Vers la douleur comme phénomène psychotique, en retour de cet originaire aboli (selon Freud), et dimension du réel (selon Lacan). Un corps dont l'intégration, non obligatoire, ne serait pour Freud qu'un mécanisme de défense en réponse aux pulsions sexuelles partielles qui l'irriguent, au mouvement de tension et de relaxation obéissant au désir, à l'excès d'excitation érogène, le "forçage" de Lacan. Absence d''intégration et analgésie  du syndrome de Cotard[53] et sa négation du corps, analgésie dans l'autisme (résistance au froid par exemple[54]), absence d'expression parfois de la douleur chez les schizophréniques, un corps-déchet qui ne concerne plus le sujet. Même si toute fragmentation n'est pas psychose.

 

La douleur pourrait participer du processus primaire: comme il y a une satisfaction hallucinatoire du désir, il y aurait une satisfaction corporelle de la douleur.

 

 

 

La douleur est l'entre-deux du langage et de la mort     - l'interdit et l'oublié - , le retour du réel[55].

 

 

Il importe de faire halte (...) jusqu'à ce que nous ayons acquis des lumières sur la nature économique d'abord de la douleur corporelle puis de la douleur psychique qui lui est analogue.

Sigmund Freud[56]




suite: douleur (3): chaos de la grotte, condensation du genou 


[1]Ch. Bonnet (1720-1794), Oeuvres mêlées

 

[2]R. Descartes

[3]IASP, association internationale pour l'étude de la douleur, 1979

 

[4]B. Cendrars, Pompon, op. cit.

 

[5]G. Ostermann cité in J.-P. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[6] G. Allwright, Les Retrouvailles

 

[7] Petit dictionnaire Larive et Fleury à l'usage des Adultes et des Gens du Monde , Paris: Delagrave, début du vingtième siècle

 

[8]Fatos Kongoli, Douleur,

 

[9]Le Dong, Dhammapada, La Voie du Bouddha, Seuil, 2002

 

[10]Ecrits gnostiques: la bibliothèque de Nag Hammadi, op. cit.

 

[11] Un même gène, selon l'âge de l'individu, favorise la reproduction ou accélère le vieillissement; il est favorisé par la sélection naturelle (G. Williams 1957; Medawar 1952)

 

[12] La dimension doloriste du christianisme se retrouve également dans l'islam chiite, où là aussi le père mort, idéal (Hussein, petit fils du prophète), a été martyrisé. Voir F. Benslama, séminaire Frontières de l'altérité, Ecole de recherches doctorales médecine et psychanalyse, op. cit.

[13] C. Ly, Retour au Cambodge, Paris: Les éditions de l'atelier, 2007.

 

[14]    H. Arendt, Responsabilité et jugement, Paris: Payot, 2005, citée in C. Ly, Retour au Cambodge, op. cit.

 

[15]    C. Ly, Retour au Cambodge, op. cit.

 

[16]    P. Ricoeur, Le Mal, Labor et Fides, 2005, cité in C. Ly, Retour au Cambodge, op. cit.

 

[17] Coran, sourate 62, verset 20

 

[18] d'après le site prosélytique musulman www.islam-paradise.com/enfer.php

[19] Coran, 7, . Le patient "grotte" devait bien se croire parvenu en enfer, jeté dans son trou noir aux cadavres, et ce vacarme est toujours présent en lui...

 

[20] Coran 106-111

 

[21] E. Ledru and G. Dahourou, Burkina Faso, in Pocket guide to Cultural Health Assessment, D'Avanzo C. Ed., Mosby publishers, 4th edition, 2006

 

[22] A. Bashung, Je tuerai la pianiste

 

[23] Discipline biomédicale récente consacrée à la douleur

 

[24] A. Serrie et P. Poulain, Physiopathologie de la douleur, DU douleur en cancérologie, Université Paris XI, 2008

 

[25] Nociceptif: relatif à la nociception, perception des stimulations produisant la douleur

 

[26] Homéostasie: ensemble de mécanismes contribuant à l'équilibre d'un processus biologique

 

[27] Dans certaines infections virales dont le SIDA, l'agent infectieux limite la réponse inflammatoire, en provoquant le suicide des cellules spécialisées dans la production des  médiateurs de l'inflammation: voir E. Ledru, Apoptose et homéostasie des lymphocytes T producteurs de cytokines : altérations au cours de l’infection chronique par le VIH et de son traitement, Thèse d'université, Paris VI, spécialité immunologie, Pr. P. Debré, 2002.

 

[28] S. Freud, Le problème économique du masochisme, in Oeuvres complètes, tome XVII; S. Freud, Abrégé de psychanalyse (cité par J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.)

 

[29]    I.-T.Kolassa, C. Wienbruch, F. Neuner, et al., Altered oscillatory brain dynamics after repeated traumatic stress, Psychiatry 7:56-62, 2007

[30]    G. Deleuze & F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? op. cit.

 

[31] W. Whitman, Feuilles d'herbe, Grasset1989

 

[32] Investissement dans le corps de l'énergie libidinale détachée de la représentation refoulée, et qui produit des symptômes liés par association ou symboliquement à leur signification inconsciente; conversion d'une douleur morale remémorée en douleur physique

 

[33] Hippocrate, Connaître, soigner, aimer, textes présentés par Jean Salem, Seuil, 1999

 

[34] S. Freud (1895), Esquisse d'une psychologie scientifique

 

[35] A. Petiau, op. cit.

 

[36]     L. Croix, La douleur en soi. De l'organique à l'inconscient, Paris: Eres, 2002

 

[37]     J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[38]     S. Freud, Esquisse

 

[39]     S. Ferenczi, Notes et fragments, op. cit.

 

[40]    S. Freud, Au delà du principe de plaisir, cité par J.-D. Nasio, La douleur physique, op. cit.

 

[41]    A. Green, Le clivage: du désaveu au désengagement, in Le travail du négatif, op. cit.

 

[42] M.T. Berlinck, La douleur, Champ psychosomatique, L'Esprit du temps, 3:81-96, 2005

 

[43]    E. Minkowski, cité in M.T. Berlinck, La douleur, op. cit.

 

[44]    P. Fédida, 1999,  cité in M.T. Berlinck, La douleur, op. cit.

 

[45] On pourrait aussi distinguer, sur l'axe de la douleur du temps, la direction de l'ennui et celle de l'angoisse

 

[46]    M.T. Berlinck, La douleur, op. cit.

 

[47]    S. Ferenczi, Journal clinique, op. cit.

 

[48] Arthralgie: douleur au niveau d'une articulation

[49] R. Leriche, commenté par G. Canguilhem, in Le normal et le pathologique, op. cit.

 

[50] A. Green, Le travail du négatif et l'hallucinatoire (l'hallucination négative), in Le travail du négatif, Les Editions de Minuit, Paris, 1993

 

[51]     M. Duras, La douleur, op. cit.<
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[52]     L. Croix, La douleur en soi. De l'organique à l'inconscient, Paris: Eres, 2002.

 

[53] Syndrome de Cotard: délire de négation, complication de la mélancolie, dans lequel le patient  nie l'existence de ses organes, puis l'existence même du monde extérieur, auquel il se fond, dans un sentiment d'immortalité vécue comme une damnation.

 

[54] idem chez les chamanes sibériens

 

[55] M. de Certeau, Corps torturés, paroles capturées, in L. Giard (sous la direction de), Michel de Certeau, Paris: Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, 1987.

 

[56] S. Freud, Deuil et mélancolie, op. cit.

 

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